Henri Jayer, épigone bourguignon – partie 1

Henri Jayer, épigone bourguignon – partie 1

Librement inspirée cette brève histoire d’Henri Jayer se veut un hommage au vigneron emblématique de la Côte de Nuits. Tout ceci est sorti de mon imagination, mis à part, les faits historiques, qui sont eux, bien réels. Pour faciliter la lecture, j’ai préféré couper en deux articles. La partie 2 est disponible, ici.  

 

Il visse sa casquette de velours sur la tête, enfile son paletot bleu dont il ne se départit jamais et avec sa démarche débonnaire, sort pour aller faire son tour quotidien. A quelques encablures de sa maison, les vignes se dressent fièrement, dans un vert foncé presque bleu, les grappes de raisins, petites et rondes, pendent comme des boucles d’oreilles. Son visage porte le sens de la vie, cet hédonisme du paysan français. Son regard est vif, précis, la démarche légèrement courbée par le poids des ans et des années de labeur au contact de la terre, le dos légèrement vouté et le regard vers le sol comme pour ne rien perdre de la visite qui s’apprête. Perdu dans ses pensées, il arpente les chemins de vignes, tantôt légèrement couverts de terre, tantôt tapissés d’une herbe verte et grasse. Il regarde avec amour ces grappes de raisins, cette plante qu’il a toujours travaillée. Sa promenade quotidienne est une façon de ne pas oublier ce qu’il est devenu ni d’où il vient. Fier de ses vins, apeuré et distant face au succès, notre homme est considéré comme une icône, un génie, une référence dans le monde, de plus en plus international, des amateurs de vins. Se balader dans les vignes, c’est lui permettre de revenir sur sa carrière, de se rappeler les bons moments, les mauvais aussi, les moments de doute, d’interrogations, de peur. Jamais il n’a fait de compromis. Toujours le regard droit et le port altier, il s’amuse encore des critiques, des amateurs, de négociants passés dans son cuvier à lui donner des leçons. Il a vu le monde du vin évoluer, changer, se métamorphoser pour devenir un monde de plus en plus financier, de plus en plus sociétal, de moins en moins véritable. Cette métamorphose il en fût un des acteurs, un pilier soutenu aujourd’hui par l’immense majorité. Mais il se souvient de l’époque, où peu de monde abondait dans son sens, où on le traitait de rétrograde, de traditionaliste, de « vieux ». Ah, les jeunes vignerons pleins d’illusions et du savoir appris à l’école ! Appris réellement ? Est-ce apprendre que de régurgiter des sommes de connaissances apprises bêtement par cœur et totalement dénuées de fondements. Car pour lui, le savoir est important, on ne joue pas avec. Mais ces jeunes ambitieux, eux, jouent avec les études, s’en servent comme d’un tremplin social alors qu’elles devraient être un moment d’apprentissage, de remise en cause, de réflexion. Les jeunes sont-ils si peu passionnés par la vigne qu’ils se contentent d’un savoir théorique, sans lien avec le réel, avec la pratique ? Car enfin, si ils pratiquaient, nos jeunes ne pourraient accepter les erreurs, les inepties apprises par des professeurs qui connaissent mieux le chemin de l’école que celui des vignes. Pauvre jeunesse à qui l’on fait croire que le savoir ça s’apprend alors que ça s’acquiert…

Il est fatigué de penser à tout cela, il préfère oublier et contempler la beauté des vignes à quelques jours des vendanges. On ressent, dans l’air, l’énervement des vignerons qui vont récolter les fruits d’une année de travail. On ressent l’anxiété des derniers jours, l’inquiétude du climat, le stress de la préparation. Chaque année, le vigneron passe un nouvel examen. As-tu été bon tout au long de l’année, lui demande la nature ? As-tu été capable de te plier à mes affres, mes volontés, mes désirs ? Oui je t’ai fait souffrir, mais tu le sais, c’est pour ton bien. En quelques jours, le vigneron va connaître la vérité de l’année. Toujours changeante, évoluant au fil des millésimes, la nature donne ce qu’elle a de meilleur. Certaines fois, le vigneron hérite d’orages, de grêle, de froid et de coups de soleil. Alors les raisins grillent, se délitent sous les fracas de la grêle ou disparaissent avant même d’avoir pu s’exprimer dans le cas de gelées de printemps. Mais certaines fois, la nature offre son plus bel et simple appareil. Alors, dans une symphonie maîtrisée, les vignerons, comme un seul homme, ramassent une vendange exceptionnelle et se dépêchent de rentrer les raisins au cuvier avant que Dame Nature ne change d’avis. Ces années sont rares, mais elles sont appréciées. C’est qu’il convient de souffrir pour apprécier la beauté d’un millésime.

La croix mythique de la Romanée-Conti le sort de ses songes. Dressée au dessus de la route, majestueusement mise en valeur par les murs de pierre qui laissent le visiteur à l’extérieur, rêveuse et humble, cette croix représente à elle seule la Bourgogne qu’il aime. Une Bourgogne d’intelligence, de peu de compromis face à la qualité, une Bourgogne renaissante qui a su mettre en valeur son patrimoine, son terroir au détriment de son terroir-caisse. Il aime ce chemin qui le mène jusqu’à sa parcelle mythique. Entourée par les Véroilles de chez Gros et les Richebourg de Camuzet, il l’aperçoit. Il empreinte le petit chemin en légère pente ascendante et se rend sur son lopin de terre. Ici la vigne lui doit tout. Chaque cep de vigne, chaque grappe de raisins s’inclinent car ils ont devant eux le Créateur, le génie qui a su reconnaître, dans cette parcelle abandonnée, l’un des endroits les plus facétieux pour faire du vin. Vouté, le terrain est en légère pente, laissant les vents du nord amortir, dans les millésimes très chauds, la cuisson des raisins par le Bourguignon (oui, ici dans cette bourgogne viticole, le soleil puissant de l’été est appelé le Bourguignon). La terre est composée de calcaire de Comblanchien, dur comme du marbre et composé de 90% de calcite. Les anciens l’utilisaient pour construire des maisons. Le sous-sol légèrement argileux permet de retenir le minimum d’eau pour la vigne, laissant ainsi les racines plonger au plus profond pour trouver des réserves plus abondantes. La dureté du calcaire impose aux radicelles de se courber, de trouver les moindres anfractuosités pour plonger à la recherche de nourriture augmentant la surface d’échange entre le terroir et le cep. Il le contemple ce terroir magique, acquis avec force travail, ce terroir délaissé à la culture des topinambours pendant la guerre. Même après toutes ces années, cela lui fait encore mal au dos de se rappeler ces heures de souffrance, dans le froid, a sortit chaque caillou, à planter les ceps. 400 ! 400 bâtons de dynamite il utilisa. Il les compta les uns après les autres, il le sait lui combien de bâtons ont été utilisés ! Avec son meilleur copain, chaque utilisation d’un bâton était comme une victoire sur la nature, un élan vital arraché à la réticence d’un sol qui ne voulait pas être travaillé. Mais c’était aussi la peur, l’angoisse que le bâton n’explose pas, ou explose au mauvais moment, quand il s’approchait pour vérifier que la mèche n’avait pas foirée. 400 fois il connut cette sensation qui étreignait ses viscères, qui faisait de lui un forcené de la nature, cette sensation de peur mêlée à de l’excitation. Un travail de romain ! Rien de moins.

Pourtant il en était convaincu, cette parcelle devait produire un vin de haute facture. Ô bien sûr il ne pensait pas lui l’homme humble, le troisième de la fratrie obligé de se faire tout seul faute d’être né le dernier, lui le paysan philosophe qui n’aimait rien d’autre que de penser au milieu de ses vignes que cette parcelle produirait un mythe, un vin révéré mondialement. Son but, faire un bon vin, pas un grand vin. Car faire un grand vin, c’était prendre le temps d’entrer en osmose avec le terroir, de se laisser happer par la vigne, sa maîtresse exigeante, de laisser pénétrer au plus profond de ses entrailles la magie du vin. Cela il le savait, ne pouvait s’acquérir rapidement. Certains riaient de le voir se démener dans ce champ de « ruines », d’autres pensaient que ce pauvre Monsieur se cassait le dos pour rien. Mais lui était persuadé que cette parcelle allait lui donner un bon vin, trop humble pour croire qu’elle allait lui donner un grand vin. Les jeunes, vous dis-je, sont trop pressés, trop impatients de faire des grands vins qu’ils en oublient les piliers essentiels : patience et humilité. Patience pour comprendre le terroir, acquérir un savoir qui ne se trouve dans aucun livre mais qui est donné parcimonieusement par la nature. Humilité devant la force des éléments naturels. Car avec la nature, on ne décide pas, on s’incline, on la révère et on subit. Cela demande beaucoup d’humilité pour accepter une telle prise de pouvoir. Jamais il n’a connu, ni vu de vignerons décider par eux-mêmes que le terroir serait magique. Jamais il n’a connu de vignerons imposant quoi que ce soit à leurs vignes. Toujours ces dernières ont eu le dernier mot. Toujours la vigne a gagné la partie. La Bourgogne en est un bel exemple. Après des années de productivisme acharné, les vignerons sont revenus à des pratiques salutaires, respectueuses de la plante et de l’homme, préservant leur avenir et celui de leurs enfants. Il l’aime cette Bourgogne viticole, fière de ses racines, capable de remettre en œuvre le travail du terroir, les climats définis par les moines cisterciens. Lui-même se prend pour un moine certaines fois. Comme eux il essaye d’écouter la nature, d’entrer en communion avec elle.

En haut de la parcelle on contemple la plaine bressane, les méplats de Vosne qui regorgent de grands crus. Les muraux sur lesquels il est assis, c’est lui qui les a bâti. Chaque pierre sortie de la parcelle, il est venu l’installer ici, en pensant à ce moment où, à la retraite, il reviendrait contempler son œuvre. Que de temps passé depuis les premiers coups de pioche. Vraiment il ne pensait pas que ce jour de 1953, apprenant que la parcelle était à vendre, et se rendant chez le notaire avec son seul costume, il serait le seul dans la salle d’attente. Pourtant, toute la nuit l’anxiété et l’impatience l’avait empêché de dormir et il avait échafaudé son plan, fixé un montant maximum pour les enchères. Il s’était répété qu’il convenait de ne pas se faire emballer, le travail immense qui l’attendait, lui imposerait des investissements. Il s’était préparé mentalement à affronter les gros propriétaires de la Côte dont il s’était imaginé que chacun d’entre eux ferait une offre magnifique pour acquérir cette parcelle en décrépitude. Car lui le savait, ici, le vin serait TRES bon. Quel étonnement, le jour venu, face au notaire, lorsqu’il demanda si il y avait d’autres prétendants. Aucun ? Il n’en croyait pas ses oreilles, une bouffée d’angoisse l’envahit d’un seul coup et les doutes se mirent à tourner dans sa tête. Il dut se raisonner et se remémorer les nombreuses heures passées à côté pour travailler la parcelle de Richebourg que le père Camuzet lui avait proposée en fermage. Pendant des heures il avait contemplé cette parcelle rêvant qu’un jour elle serait sienne. Son rêve était-il à portée désormais ? La chance allait-elle lui sourire ? Le notaire, imperturbable, lui confirma qu’il était le seul enchérisseur et qu’il allait très rapidement se mettre en rédaction des actes notariés. Cette parcelle allait devenir sienne. Fini les topinambours, place aux ceps de vignes et à l’attente, parfois interminable, pour découvrir les vertus du terroir. Il voulait faire de ce climat le firmament de sa cave. Mais le pourrait-il, la parcelle avait-elle vraiment cette capacité qu’il pressentait ? Ne s’était-il pas fourvoyé en pensant trop rapidement, en analysant de manière erronée le potentiel du cru ? Désormais, seul le travail et l’abnégation allaient lui donner la réponse.

 

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