Biodynamie et rationnalité par Jacky Rigaux

BIO-DYNAMIE ET RATIONALITE

 (en photo de présentation, portrait de Rudolf Steiner).

Jacky Rigaux

A travers l’émergence de la bio-dynamie dans le paysage agricole et viticole contemporain tend à se vivre une re-problématisation de la pensée agronomique, une réarticulation de la question de la nature et du statut de l’intervention de l’homme sur elle. La bio-dynamie dérange ainsi les savoirs installés et la manière dont l’économie contemporaine les utilise, l’industrie agro-alimentaire en particulier, pour une instrumentalisation du monde protéiforme et son exploitation sans limites en quête de profits toujours plus importants.

De tels mouvements de fond toujours hésitent et peinent à se formuler. Autant il est aisé à une discipline nouvelle de se lire clairement, dès lors que son objet se situe dans le paysage intellectuel du savoir installé dont il constitue seulement un enrichissement ou une inflexion, autant il lui est difficile de s’expliciter en tant que mise en cause d’une hégémonie épistémique et bien davantage encore s’il s’agit d’y installer une antithèse franche. En viticulture et en agriculture, il s’agit bien, en effet, d’introduire une pratique visant la santé physique et spirituelle de l’homme et de la nature en lieu et place de pratiques cherchant principalement la productivité, la rentabilité et le profit.

Or tel est bien le cas avec la bio-dynamie. Elle ne prend pas en charge la viticulture ou l’agriculture en tant que relevant d’un domaine spécifique et en cela franchement distinct du champ de la nature (du monde) en général. La bio-dynamie ne s’engage pas au nom d’un savoir spécifique touchant le sol et la plante, savoir constitué, auto-suffisant… Ce n’est pas seulement de la terre viticole ou agricole en elles-mêmes qu’elle se préoccupe, mais d’un ensemble où s’intriquent d’innombrables composantes, forces et matières intimement mêlées. Pratique fondée sur les processus qui ont créé la plante, plutôt que sur la compréhension de la matière qui la compose, la bio-dynamie cherche à être en phase avec le système qui donne vie à la Terre. Dans cette heuristique, cette dernière ne possède pas la vie, elle la reçoit par son appartenance à un système solaire et stellaire. Dès lors la bio-dynamie, loin de se juxtaposer à l’agronomie conventionnelle – savoir installé d’aujourd’hui transmis dans les écoles et universités – fait récurrence sur ladite agronomie, la traverse, l’interroge.

Ainsi on ne peut constater deux approches viticoles et agricoles, inégalement appropriées, mais partout conciliables selon un juste chiffre. Ces approches sont hétérogènes, pire contradictoires. Ni objet situé dans le paysage du savoir installé, ni antithèse franche, n’existant que de n’être pas ce qui serait commode qu’elle fut, la bio-dynamie est l’émergence d’une tension épistémique au sein de la pensée agronomique.

Mobiliser de façon ouverte et contrôlée, au bénéfice de la nature, des forces qu’on ne crée pas mais que l’on reconnaît y être à l’œuvre, telle est la légitime ambition des viticulteurs et agriculteurs bio-dynamistes. L’impact réorganisateur des fonctionnements naturels par les « préparats », tisanes et composts, est probant et visible sur la plante qui retrouve par leur médiation ses fonctionnements naturels. La comparaison des trois méthodes de viticulture -conventionnelle-chimique, biologique et bio-dynamique – conduite par Anne-Claude Leflaive et Pierre Morey sur une même parcelle, le Clavoillon, a mis en évidence que l’activité biologique était de loin la plus grande en culture bio-dynamique, que les racines y allaient le plus en profondeur, que les différentes faunes naturelles (épigées et endogées) y étaient les plus nombreuses et équilibrées… Et de surcroît les vins issus de la pratique bio-dynamique gagnaient en pureté, minéralité, qualité salivaire… Une nouvelle expérimentation est en cours dans le sud de la France.

Bien sûr, la pensée mécaniste dominante est bousculée par une telle approche où le sensible, l’invisible, le subtil, les forces de vie, l’emportent sur la matière pure et dure représentée par les intrants chimiques et bio-chimiques contemporains. Les niveaux d’organisation les plus matériels s’offrent à des réaménagements à partir d’informations dynamisées… Que quelques grammes de préparations 500 et 501 dynamisées suffisent à activer le fonctionnement d’un hectare de vignes ne peut que surprendre un viticulteur ou un agriculteur formés à l’utilisation massive de produits dont ils ne connaissent que le mode d’emploi transmis par le vendeur. Bien sûr ces modes d’emploi ont été développés et leurs effets démontrés par des expérimentations, et certains viticulteurs en ont la culture. Cependant, ces effets démontrés portent sur une seule réalité, maladie ou insecte à éradiquer, sans prendre en compte et surtout sans étudier les effets de tels produits sur l’ensemble du système naturel. Il est vrai aussi qu’il existe sans doute des viticulteurs bio-dynamistes qui ne font que reproduire des conduites menées par d’autres personnes, sans en avoir la culture… Il existe sans doute également des viticulteurs qui affichent la bio-dynamie dans un esprit marketing…

Cependant, fondamentalement, la bio-dynamie répudie comme obsolète toute représentation simplement mécaniste du monde, si sophistiquée se veuille-t-elle, mais n’éclaire pas l’articulation entre l’ordre du sens qu’elle donne à ses actions et l’ordre de la causalité dont ne cesse d’être présupposée l’effectivité de toute activité humaine ! On est, avec la bio-dynamie, dans une autre forme de rationalité que celle de l’agronomie actuelle, dans une pensée de type plus systémique : on considère que des informations circulent dans des séries de boucles de feed-back parfaitement adaptées dans l’état de santé de la vigne et désorganisées dans la maladie.

L’univers agronomique contemporain est né de la pénurie alimentaire consécutive aux deux dernières guerres mondiales et à la décolonisation, donc il s’est construit sur la recherche de la quantité, du productivisme, et n’a jamais fait grand cas des approches qualitatives émergeant pourtant dès la fin du 19ème siècle, en particulier avec la bio-dynamie, née de sa proximité avec la pensée de Goethe… On peut en effet penser que la bio-dynamie est en proximité avec la philosophie vitaliste développée par ce dernier, dans la foulée de son livre « Métamorphose des plantes » où il essaie de comprendre comment une graine peut donner une forêt.

Devant l’émergence d’une agriculture de plus en plus en voie d’industrialisation qui  généralise l’exploitation de la nature sans se préoccuper des dégradations inévitables ainsi causées, la pensée bio-dynamique annonce un renouveau de la relation entre l’homme et la terre, entre l’homme et la Terre, entre l’homme et l’Univers. L’enjeu est sans doute de même importance que celui apporté par la Renaissance au 16ème siècle, avec le retour du Logos annoncé. Ce dernier ayant été perverti par un 19ème siècle qui n’en a retenu que l’opérativité et un 20ème siècle qui fut celui de l’exploitation sans limites des richesses de la planète, il peut renaître dans sa dynamique originaire : quand l’homme comprend les lois de la nature, qu’il désire s’en servir pour développer sa puissance, il doit toujours se demander si ce qu’il fait sur la nature est bon pour la nature !

Dans une telle approche, il n’est pas interdit de penser que les pratiques bio-dynamiques sont en phase avec la conviction que l’attitude de l’homme, son esprit, ses pensées, ses attitudes…, ont un effet sur le monde naturel et sur la ferme qu’il conduit. C’est ce que pense sans complexes Ted Lemon, un viticulteur bio-dynamiste californien qui offre à l’amateur des vins de lieu à la diversité évidente, sapides, purs et minéraux : « Les préparats ne peuvent réussir pleinement qui si l’on s’en sert de manière intentionnelle, en réunissant le préparat avec l’intention de l’homme. » Avec la bio-dynamie, il n’est pas interdit de penser qu’il n’y a pas de différence entre les forces vitales à l’œuvre dans la nature en général et celles présentes chez l’homme en particulier… Même l’ipséité de ce dernier participe de cet univers de forces vitales !

On comprend ainsi aisément que tous ceux qui se sentent dérangés par l’émergence décomplexée d’une bio-dynamie radicalement différente des savoirs officiels, qui intéresse de surcroît les plus grands domaines viticoles de la planète, la taxent de pratique religieuse, ésotérique ou fumeuse, ou encore de « pratique homéopathique intelligente »… Ils ne peuvent admettre qu’il puisse s’agir d’une véritable alternative raisonnable à une agronomie productiviste mécaniste qui, pourtant, détruit la bio-diversité de la planète… Ces critiques restent dans la conviction que l’agronomie officielle est en capacité de corriger ses erreurs du passé, alors que les bio-dynamistes considèrent qu’une autre approche est possible en agriculture et viticulture.

Ramener les bio-dynamistes perdus dans les voies de la religiosité ou de l’ésotérisme, telle est l’ambition de la critique es vin dominante contemporaine. Offrir aux amateurs des vins les plus purs possible, les plus proches de leur origine qu’on puisse espérer, sapides et minéraux, telle est l’ambition des viticulteurs bio-dynamistes qui savent que ce ne sont pas les prescripteurs dominants qui les font vivre, mais leur travail et la qualité de leurs vins que le bouche à oreille propage.

Choisir la bio-dynamie, c’est prendre conscience de l’inscription de l’homme dans la nature. Prenant une distance sur elle par le langage qui lui donne la faculté de la comprendre, ce dernier le met au risque de l’illusion de pouvoir la maîtriser et la dominer grâce à ses savoirs scientifiques. Or la nature fonctionnait avant que l’homme n’arrive sur terre… La bio-dynamie est une discipline qui redonne à l’humanité le sens de l’humilité, ce qui dérange un monde d’êtres humains de plus en plus narcissiques avec le développement impressionnant des technologies pourvoyeuses de biens matériels toujours plus sophistiqués mis ainsi au service de son insatiable jouissance ! On peut penser que la bio-dynamie arrive à point nommé pour rappeler à l’homme les dangers qui, toujours,  guettent Narcisse !

La bio-dynamie nous donne à repenser la problématique de la rationalité apportée par la culture grecque qui l’inscrivit dans la dimension apollinienne de l’homme (l’ordre, la mesure, la maîtrise de soi…) qu’elle conjuguait avec sa dimension dionysiaque (inspiration, enthousiasme, force…). « C’est sans doute l’acceptation de cette dualité inscrite dans le rapport de l’homme à la nature qui permet la création d’un grand vin », s’interrogent  Claude et Lydia Bourguignon. « Avec la bio-dynamie on retrouve également la dualité ancienne popularisée par le Yin et le Yang de la pensée taoïste qui ne se définissent ni comme de pures entités logiques, ni comme de simples principes cosmogoniques, des substances, des forces, ni même des genres, mais comme l’ensemble de tout cela. »

Quoi qu’il en soit, comme l’exprime très bien Olivier Humbrecht, ingénieur agronome, œnologue, master of wine et vigneron bio-dynamiste : « Dans le mesure où personne ne sait expliquer ce qui a créé le vivant sur terre sans utiliser la religion, je pense que la bio-dynamie a le droit d’exister sur la simple constatation des résultats obtenus. » Bruno Clavelier, diplômé en œnologie et viticulture, viticulteur bio-dynamiste, affiche clairement son choix : « C’est comme un instrument de musique mieux réglé pour interpréter la partition. Cela sonne plus vrai, plus précis, avec une vibration moins terne, plus vive, plus aiguisée… La minéralité du vin est transcendée. Il a une solidité minérale comparable à un axe qui donne une personnalité, un tempérament au vin ! »

Ni branche de l’agronomie mécaniste contemporaine, ni simple prolongement de l’homéopathie, la bio-dynamie mérite d’être reconnue comme un modèle scientifique spécifique, générant une opérativité probante, visible dans la vigne et dans le verre. Assumant son ancrage dans une pensée de la complexité chère à Edgar Morin, elle réconcilie l’homme avec la nature en lui rappelant qu’il n’en est ni déconnecté, ni maître de son fonctionnement… En forçant un peu le trait, on peut considérer, avec Claude Bourguignon, qu’on passe d’une agronomie de guerre à une agronomie de paix, une paix signée entre l’homme et la nature !

 

 

 

3 commentaires

  1. Bel article
    Je vais faire l’avocat du diable. Cependant moi même je travaille avec bcp de Bio-dynamistes.
    Cependant je ne pense pas que la bio-dynamie soit la seul alternative pour retrouver des vignes équilibré sur un sol vivant et qui donnera de beau raisin.
    Il y a quelques biochimiste qui travaille sur l’equilibre des plantes entre elle. Avec une approche scintifique, par exemple Georges Siegenthaler http://www.ve2f.com/domaine-de-vens-le-haut/. De plus personne ne parle de la permaculture mais cette approche est aussi très intéressante.
    Il y a une catégorie de vigneron que j’appelle les « systématiques ». Genre le style de vigneron qui applique des recettes à la lettre « sytématiquement » sans réfléchir du pourquoi ou du comment.
    Et des « systématiques » il y en a aussi en bio-dynamie.
    Il y a une truc qui me gène dans la biodynamie, c’est les labours, je suis un partissant des non labours. Pour moi la labour destructure la vie des sols…..(Gros débat).
    Merci pour cette article

    • mm

      Merci pour ce commentaire. Jacky ne manquera pas d’y répondre. Deux points intéressants : les « systématiques » sont loin de la biodynamie car cette pratique impose une prise de conscience de la nécessité de l’échange entre le milieu et le vigneron. Pour les labours, il est vrai qu’il existe de nombreuses options même si Steiner n’en parle pas dans son traité pour les agriculteurs.

  2. Georges Siegenthaler fait un travail remarquable et on peut espérer qu’il sera de plus en plus connu et qu’il inspirera des viticulteurs.
    Je n’ai pas voulu faire de la bio-dynamie le modèle de toute viticulture de demain, mais l’inscrire dans une rélexion. Observant la viticulture depuis la fin des années 1970, en France et dans d’autres contrées, et ayant la chance de déguster beaucoup, il m’est apparu que la viticulture dite conventionnelle causait de nombreux dégâts à l’environnement, que les raisins étaient de moins en moins aptes à réaliser de grands vins sans ajouts et interventions oenologiques, que les vins étaient de plus en plus semblables, de plus en plus marqués par le bois pour les plus prestigieux, ce qui accentue la sucrosité, de moins en moins sapides et vibrants en bouche, certes impressionnants pour les plus prestigieux, mais peu digestes, conçus davantage pour impressionner le nez et la bouche que pour activer une subtile salivation…

    Ayant vu apparaître la biodynamie dans les pratiques viticoles, et ayant dégusté des vins qui en étaient issus de plus en plus purs, digestes, minéraux, aux grandes et belles textures, générant une délicate salivation, cela a éveillé ma curiosité.
    Si les préparations bio-dynamiques sont issues de productions naturelles, si leur dynamisation produit des effets bénéfiques sur les sols et la plante, si tout cela se fait avec observation, rigueur et compétence, si ce savoir faire se transmet non par un acte de foi, mais par une argumentation faciment comprise par ceux qui s’y intéressent, il doit bien y avoir une forme de rationalité. Tous les préparats correspondent à une activation particulière de la vie de la plante ou de la vie qui prolifère dans les sols…

    La science dominante a également tendance à résister à de nouvelles approches scientifiques, d’autant plus que les technologies issues de la science dominante génèrent de gros bénéfices financiers.
    Par ailleurs, les viticulteurs, comme les agriculteurs, sont de plus en plus considérés comme des exploitants qui tiennent des firmes et de leurs techniciens les produits qu’ils utilisent et la façon de les appliquer.
    En bio-dynamie, c’est le vigneron qui peut réaliser ses préparats, qui en connaît les règles d’application. La bio-dynamie génère une viticulture impliquée, engagée, libre, indépendantes de l’industrie chimique… Elle renoue avec le travail artisanal, voir de l’artiste.
    Je pense que, face aux excès d’une science essentiellement objectivante, qui permet des technologies efficaces certes, mais souvent mutilantes, il était intéressant de parler d’une discipline qui fait la place à une approche plus qualitative, une approche de la complexité, qui prend acte du fait que la vie n’est sans doute pas simplement produite par la planète « Terre », mais que cette dernière la reçoit d’une complexité aujourd’hui peu étudiée et comprise, mais sans doute agissante.

    La bio-dynamie active ainsi des dynamiques qui échappent à la pensée objectivante, mais qui sont opératoires pour réactiver une vie foisonnante mise à mal par les applications technologiques d’une science bien souvent développée sans conscience ! Et « Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme ! » C’est-à dire ruine de l’homme ! Hubert Rives lui-même,grand scientifique, est aujourd’hui engagé dans un mouvement qui contribue à ramener l’homme à la raison !
    La bio-dynamie réconcilie l’homme et la nature. Cette dernière fonctionnait avant que l’homme n’en comprenne les lois ! Trop d’interventions techniques et technologies sources certes de grands profits financiers, mais génératrices de dégâts collatéraux de plus en plus dévastateurs des équilibres naturels de la planète, mettent l’homme au rique de sa disparition rapide !
    La bio-dynamie est à l’écoute de la nature. Elle en respecte les lois, et cherche à rétablir des fonctionnements naturels mis à mal par les interventions humaines. Plutôt que de cumuler les interventions à dominantes quantitatives, qui empoissonnent les sols et les nappes phréatiques, la bio-dynamie active des processus qualitatifs présents naturellement dans la nature mais ignorés des sciences objectivantes.
    On peut affirmer que la bio-dynamie s’inscrit dans une rationalité dialectique et non dans une rationalité objectivante.
    Vraisemblablement que Georges Siegenthaler s’inscrit dans une rationalité dialectique, comme le chercheur Salomon (ex chercheur en sciences de la santé) auteur du « Tissu déchiré » , ou les chercheurs Claude et Lydia Bourguignon, auteurs de « Le sol, la terre et les champs, de l’agronomie à l’agrologie ».

    La bio-dynamie ouvre de nouvelles voies de recherche, et non une nouvelle religion ! Elle se préoccupe de la nature telle qu’elle fonctionne ici et maintenant !
    Elle permet d’envisager le retour à une agrologie, plutôt qu’à péréniser une agronomie. L’agronomie s’appuie sur des savoirs limités, dominants et mutilants, l’agrologie laisse place à un Logos jamais totalement compris par l’homme, toujours ouvert, à un Logos respectueux d’une Nature qu’il ne prétend pas asservir, mais respecter et servir !

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