Bordeaux 2010 : un problème d'élevage ?

Les critiques du monde entier ont commencé à sortir leurs notes de dégustation sur le millésime 2010. James Suckling a encensé de nombreux vins tout en distribuant les notes 100/100 comme le Président de la République nomme les Chevaliers de la Légion d’Honneur au 14 Juillet. Un vrai défilé…

Neal Martin, pour « The Wine Advocate » (qui subit actuellement de nombreux tourments) a quant à lui une vision plus en accord avec ce que je ressens du millésime et que de nombreux critiques de vin perçoivent mais n’osent pas écrire ou dire.

Le millésime 2010 est, sans aucun doute, l’un des millésimes les plus intéressants de ces dernières années. Avec 2009 il fera date.

Mais lors de mes dégustations il y a presque 1 an (voir Anthocyanes n°5) j’ai trouvé que les vins étaient, pour certains, déstructurés et que l’élevage avait été un souci. Bien que 2010 soit un très beau millésime, les élevages ont je pense été complexes. Personne ne veut l’admettre car les prix et les notes sont superfétatoires mais je pense vraiment que les domaines n’ayant pas porté attention à cette période délicate de la création d’un vin se retrouvent avec des vins moins attrayants que lors des dégustations primeurs.

Le souci provient du degré alcoolique. 2010 est un millésime solaire et à ce titre, la production de sucres a été importante, laissant s’envoler les degrés alcooliques.

De fait, nous obtenons un rapport maturité/alcool déséquilibré vers ce dernier d’autant que l’acidité bien jouer un rôle important dans la sensation d’alcool.

L’une des comparaisons de 2010 par rapport à 2009 reste le taux d’acidité. 2010 contient plus d’acidité que 2009 donnant aux vins un aspect plus droit et mordant. Cela doit être pris en compte. Mais dans le cas de l’alcool, je pense plus à une déstructuration sur la finale de bouche qui laisse à penser à une acidité mordante, prégnante et désarticulée. De nombreux vins possèdent cette caractéristique et il convient de s’intéresser à cette dernière, car à mon avis, le temps de maturité s’en trouvera réduit. Les vins risquent de se dessécher et de perdre l’élégance qui fait leurs forces aujourd’hui.

Je sais que je prêche un peu dans le vide car les propriétaires et certains critiques pensent que 2010 a produit des vins d’une qualité quasiment jamais atteinte. Certes les vins sont merveilleux aujourd’hui mais je trouve qu’un vin de cette qualité, de cette noblesse se doit de vieillir dans les meilleures conditions pour apporter, dans quelques années, une impression de velouté, de complexité et de supériorité.

Je suis heureux de constater qu’un grand professionnel comme Neal Martin est mis ce point en exergue dans son dernier opus sur le millésime 2010. Quand j’ai publié cette interrogation dans le numéro 5 de la revue Anthocyanes, je pensais que le problème était dû aux bois de mauvaise qualité ou aux élevages forcés par une volonté de plaire à des critiques en proposant toujours plus de bois. Je reste convaincu aujourd’hui que ce souci est lié au rapport maturité/alcool et que l’élevage en barriques aurait du être plus doux, moins stressant pour apporter une patine aux vins, une côté plus enrobé au lieu de leur donner une musculature dont il n’avait pas besoin et qu’ils n’arrivent pas à supporter. D’autant qu’après discussions, notamment avec S. Derenoncourt, il m’a affirmé que les élevages bois avec une acidité importante demandaient beaucoup de tact et de précision.

Car nous touchons du doigt une donnée importante quand nous parlons des vins de Bordeaux : le potentiel de garde. Avec une acidité élevée et des élevages trop durs qui déstructurent le vin, je me pose des questions quand au potentiel de vieillissement de ce genre de vins.

Gardons toutefois à l’esprit que le millésime 2010 a produit une très large majorité de très grands vins. Certains se rapprochant de l’excellence comme c’est le cas pour Ausone, Cheval Blanc, Tertre Roteboeuf, Pavie Macquin, Margaux, Palmer, Rauzan Ségla, Haut Brion, Mission HB, Domaine de Chevalier, Ducru Beaucaillou, Gloria, Leoville Barton (qui reste pour moi l’un des plus grands vins de Bordeaux dans ce millésime). De nombreux vins offrent également des plaisirs immédiats ou à venir avec des élevages très classiques. Mais quid des vins qui, à mon avis, sont limites Lynch Bâges, Troplong Mondot, Kirwan, de quelques Pessac Léognan et certains vins de pure spéculation ?

Ce qui me fait prendre la plume pour m’exprimer sur ce sujet, c’est notamment le prix de vins. 2010, plus que jamais, connaîtra des prix totalement ahurissants. Des prix bien trop élevés qui sont montés à cause d’une spéculation effrénée qui a pour conséquence d’éloigner le vrai amateur des vins de Bordeaux. Des prix non justifiés au regard de la qualité de certains domaines et de leur potentiel de garde.

Ajout : je n’avais pas vu cet article de l’excellent B. Burtschy….une vision proche de celle exposée ci-dessus : http://avis-vin.lefigaro.fr/magazine-vin/o21615-bordeaux-2010-le-grand-bluff

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