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Châteauneuf-du-Pape 2015, revue de détails

Un peu comme à Bordeaux, le Rhône a fortement communiqué sur la réussite qualitative du millésime 2015. Comme un seul homme, les vignerons férus de réseaux sociaux n’ont pas hésité à faire savoir, dès les premiers raisins rentrés, qu’ils tenaient là un millésime exceptionnel. On peut le comprendre, même l’apprécier, mais notre rôle de critique est aussi de dire le réel devant une situation qui est plus complexe que les quelques tweets ou argumentaires facebookiens ne le laissent paraitre.

Disons-le dès à présent, 2015 est un millésime exceptionnel dans le Rhône nord, très bon dans le Rhône sud. Et 2016 pourrait être l’exact inverse. Nous verrons. 2015, donc, très bon dans le sud mais pourquoi pas exceptionnel ?

Les conditions climatiques furent un peu extrêmes dans le Rhône sud. Les vins possèdent une maturité phénolique quasiment égale aux millésimes 2009 et 2005 et sont, certaines fois, plus structurés que 2010. L’amélioration de la viticulture y joue pour beaucoup, même si à Châteauneuf-du-Pape, reconnaissons-le, cette dernière n’est pas la plus précise.

Après des années particulièrement faibles en terme de quantité, 2015 redonne du sourire aux vignerons comme l’affirme sans ambages Vincent Avril, le talentueux propriétaire du Clos des Papes : « Après 2013 et 2014 où les rendements étaient particulièrement bas, cela fait du bien au moral et aux finances ».

Le printemps, bien qu’ayant débuté avec près de 3 semaines de retard, fut clément et sans pluie excessive. Aucune coulure donc (les grenaches y sont particulièrement sensibles) et un été chaud et sec. Trop chaud peut-être selon Philippe Cambie, œnologue renommé, qui estime que la climatologie est « la plus sèche et la plus chaude depuis que les statistiques météorologiques existent ».

Cette donnée, qui semble un point positif aux tenants d’une viticulture plus théorique que pratique, laisse de nombreux vignerons inquiets. Devant une climatologie extrême, et la viticulture et la vinification doivent s’adapter. Et c’est sans doute aucun, l’un des points de bascule de la qualité du millésime. Certains terroirs ont mieux réagi que d’autres et les propriétés possédant des parcelles éclatées sur l’ensemble des terroirs de l’appellation s’en tirent à merveille. Le terroir de La Crau, par exemple, magnifié par les critiques internationaux, pouvait en ce millésime être particulièrement délicat. La surmaturité arrive très vite et les tanins, par manque de fraicheur, ont tendance à être plus secs, voire asséchants.

Heureusement, si les journées furent chaudes, les nuits restèrent fraiches. Ainsi, les niveaux de pH furent bas, donc les acidités élevées, apportant aux vins de la fraicheur et une tension permettant de supporter des matières très structurantes et d’éviter la lourdeur. Dans ce cadre, notons une augmentation certaine des vendanges entières. Ce procédé permettant de gagner en tension et en acidité naturelle pourrait, à terme, engendrer un style différent pour les vins de Châteauneuf-du-Pape.

En toute objectivité, l’ensemble des vignerons de l’appellation ont réalisé de très beaux vins. L’hétérogénéité est moins marquée que dans les millésimes comme 2013 ou 2014.

Mais là où le bât blesse, c’est dans la gestion des extractions et des macérations. Sous couvert d’un millésime très beau, il était tentant de vouloir pousser un peu la vinification dans ses retranchements. Malheureusement, la climatologie et la viticulture aidant, certains vins ne supportèrent pas ce temps supplémentaire. Quelques vignerons sont allés trop loin. A contrario, les tenants d’une macération douce, fine, adaptée sortent des vins de très grande qualité. Des vins superbes, pleins de chair et de densité sans se départir d’un velouté de tanins formidable. Il y a donc une certaine hétérogénéité et il conviendra de se renseigner avant d’acquérir quelques bouteilles.

Au niveau économique, les prix ne devraient pas connaître de hausses sensibles. Les vins de Châteauneuf-du-Pape, s’ils sont connus et reconnus dans le monde entier, subissent aussi un certain affaiblissement dans la notion du rapport qualité/prix. L’extension de l’appellation et l’hétérogénéité des petits millésimes se font sentir et le niveau des prix, totalement mérité pour la très grande majorité, est désormais à un niveau plafond. Alors certains vignerons sont tentés d’appliquer des règles marketing un peu poussives : les cuvées spéciales.

Rarement, il m’a été donné de déguster autant de cuvées spéciales dans cette appellation. La qualité du millésime aidant, certains croient, de bonne foi, que les vins peuvent tenir des macérations ou des élevages plus longs qu’à l’habitude. Malheureusement, en terme de qualité, la théorie n’est pas toujours validée par la dégustation. Mais cette croissance de cuvées spéciales est peut-être un rideau commercial à la justification d’une hausse de prix future. C’est dommageable car les cuvées « réellement » spéciales vont pâtir de ce manque qualitatif tout en donnant une image erronée de ce beau millésime. Avouons-le, certaines cuvées spéciales ne sont pas au niveau des cuvées traditionnelles des domaines les plus rigoureux. Et la question de leur existence peut se poser légitimement.

Quoi qu’il en soit, 2015 est un millésime de garde, un millésime qu’il convient d’encaver pour en profiter dans les dix à vingt années futures et nombreux sont les vins qui m’ont vraiment enthousiasmé. Châteauneuf-du-Pape continue sa mue progressive vers des vins plus digestes, moins lourds, moins denses avec une qualité de grain qui s’affine en même temps que les progrès viticoles. Et s’il fallait définir 2015, l’espoir serait le terme le plus précis qui soit.

Bonne dégustation…

 

Vers le guide du Rhône méridional.

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