De si ternes citernes

De si ternes citernes

J’ai la chance, dans les différents médias pour lesquels j’écris, de suivre depuis plus d’un an les péripéties, parfois savoureuses, parfois tristes, des jeunes agriculteurs du sud de la France, des vignerons de l’Aude ou du CAV, le fameux Comite d’Action Viticole. Des actions souvent violentes visant à dénoncer des positions pas toujours très claires, il faut le reconnaître, de nombreux metteurs en marché.
Principale revendication : lutter contre les importations de vins espagnols qui déstabilisent les marchés et tirent les prix des vins français vers le bas. Le vrac ainsi importé sert à remplir des bag-in-box (les fameux BIB) dont les viticulteurs méridionaux étaient les fournisseurs il y a peu de temps. Une concurrence « déloyale », selon leurs termes, qu’ils souhaitent éradiquer.
Après une longue conversation avec Anaïs Amalric, la coprésidente des jeunes agriculteurs du Gard, j’ai pu prendre conscience de l’écart qui est en train de se creuser entre des revendications que l’on peut, sur le fond, juger tangibles et des actes trop souvent répréhensibles.
Les discours, ou plutôt les éléments de langage dont on ressent qu’ils ont été répétés à l’envie, ressemblent à s’y méprendre aux argumentaires communistes des années 1970. Dans le fond de l’oreille, j’entends encore Georges Marchais psalmodiant contre le marché commun et François Mitterrand crier à son épouse : « Fais les valises, on rentre à Paris ».
Sur le fond du débat, on peut comprendre l’énervement voire la déception des viticulteurs lorsqu’ils voient des camions citernes pleins de vins espagnols entrer sur le territoire. On peut, à la limite, les comprendre quand ils manifestent pour la nécessité de vivre de la viticulture. Mais peut-on encore, en 2017, les suivre dans leur volonté de produire massivement pour « permettre à tout le monde de pouvoir acheter du vin » ? Ce rêve communiste, cette déraison du collectivisme sont passés de mode.
Ce qu’il faudrait pour nos jeunes viticulteurs, c’est une viticulture qualitative, une viticulture de lieu, de terroirs, de cépages si l’on souhaite, mais une viticulture qui nourrisse son homme et sa famille. Illusoire, oui illusoire, de croire qu’aujourd’hui la production de masse en France peut et doit rivaliser avec celle des autres pays. Nos législations ne sont pas les mêmes. Les espagnols peuvent traiter leurs vignes avec des produits interdits en France. Et nos jeunes vignerons d’appeler à la concurrence déloyale, encore une fois.
Mais est-il déloyal de prendre soin du consommateur en interdisant ces produits ? Est-il déloyal de ne point s’empoisonner car ce sont quand même les viticulteurs les plus touchés, au nom d’une production de masse visant à donner à « toutes les bourses » la possibilité d’acheter du vin ? Le principe collectiviste de permettre à chacun de boire du vin, quel que soit son budget, tient-il face aux enjeux nationaux et internationaux ?
Cessons d’être théoriques et regardons le réel. Dans ce Languedoc souffreteux, quels sont les vignerons qui connaissent des jours meilleurs ? Ceux qui produisent en quantité et croient être des acteurs de la filière vin alors qu’ils ne sont que des valets ? Ou ceux qui décident de monter en gamme, de travailler correctement, de limiter les rendements, de vinifier les vins pour proposer une qualité plus noble ?
Alors oui, le passage d’une idéologie collectiviste à une volonté personnelle est un acte de contrition. Un engagement pour le futur. Un surcroit de travail, aussi. Fini les heures passées sur le tracteur à produire et laisser pisser la vigne et nécessité de vinifier, de vendre, de gérer une entreprise. C’est peut-être cela qui fait peur à nos jeunes agriculteurs. Le monde, tout simplement.
Pourtant, que d’avantages ils auraient à permettre aux consommateurs que nous sommes de découvrir des vins à prix modérés. Des bouteilles certes, ou des BIB c’est selon, mais des vins produits dans une région avec une identité, des terroirs, une qualité globale.
Au lieu de cela, on donne à voir aux médias français, et surtout aux médias étrangers, une rébellion qui n’a que peu de chance d’atteindre son but. Les vins espagnols déversés sur les chaussées françaises restent une image déplorable. C’est une image tronquée que l’on envoie à l’Europe qui, et c’est vérifié, continue de verser des sommes astronomiques à cette même viticulture qui la conspue.
Pensons différemment. Essayons de prendre du recul et de penser une nouvelle viticulture. Un nouvel âge pour le monde du vin. Et surtout, de grâce, chers « pseudos » viticulteurs languedociens, arrêtez de donner une image déplorable de la viticulture française en affichant comme trophée de si ternes citernes.

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