En matière de goût, méfions-nous des opinions.

« A partir du moment où il existe un public littéraire, le lecteur placé en face d’une variété d’écrivains et d’œuvres y réagit de deux manières : par un goût et par une opinion ». En ces temps de rentrée littéraire, avec je ne sais combien de romans différents (607 au dernier comptage, non certifié !), cette phrase de Julien Gracq résonne en moi et fait écho au monde du vin. Il est vrai qu’en matière de vin, il y a ceux qui réagissent en fonction d’un goût et ceux qui réagissent en fonction d’une opinion.

Lors d’une dégustation, le critique, l’amateur ou le découvreur (je préfère ce terme à néophyte, trop moraliste !) réagit en fonction de son goût. C’est d’autant plus salutaire que le quidam possède déjà une idée d’un vin, de sa nature intrinsèque, de ses caractéristiques. Et cela est d’autant plus rassurant que le dégustateur réagit avec subjectivité, émotion donc, dans ce tourbillon magique que seuls les bons vins peuvent nous procurer. C’est en faisant un avec le sujet, avec l’objet d’étude, que l’on peut ressentir la symbiose gustative entre un produit liquide, fruit du travail des hommes, et des muqueuses sensibles, rempart contre l’impersonnalité de ce monde. Taster un vin, c’est aussi entrer en soi, prendre conscience des éléments de notre corps, des capteurs de sensation. Quel bonheur de ressentir la suavité, cette sensation de pureté et de glissement en bouche, la finesse du grain, où l’on comprend que le vin peut avoir la texture d’une étoffe ou la salinité de fin de bouche.

Peu importe finalement que l’on ressente ou pas la minéralité, la salinité, la sapidité. Cela peut venir avec le temps, avec l’expérience ou ne jamais venir. Jamais homme n’a été empêché de déguster juste parce qu’il ne savait pas reconnaître ces facteurs. Non, déguster avec sa sensibilité, avec sa subjectivité, avec son goût, recèle avant tout d’une esthétique du goût, d’une découverte volontaire de sensations, de moments, de terroirs. Comme le dit souvent Bernard Burtschy, qui en matière d’apprentissage de la dégustation est, peut-être, l’un de nos plus éminents professeurs, il « est nécessaire, pour comprendre les grands vins, de fréquenter les musées. Regarder une toile de maître, comprendre la façon dont l’artiste a voulu s’exprimer, regarder sous différents angles possibles est une parfaite initiation aux détails. Et les grands vins sont dans les détails ». Le goût, la compréhension du goût, la subjectivité, sont alors affaires de détails, de sensations, d’expériences. Tout cela convient parfaitement.

Mais que dire, dès lors, de la deuxième partie de la phrase de Gracq, où les opinions sont mises sur le devant de la scène, en lieu et place du goût ? Autrement dit, les dégustateurs « dictateurs », les écrivains du vin à la vision unilatérale, les « leaders d’opinions », nous imposent un discours dogmatique, manichéen où seules leurs pensées semblent avoir le droit d’exister. Ils sont nombreux, surtout sur la toile, à faire partie de ce petit monde. Leurs écrits sont sources de vérité et les autres diablement inféconds. Ici, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces critiques, ses soi-disant experts, qui jugent le vin, non par une entrée sur le goût mais bel et bien par une, ou des, opinion(s) tranchée(s). Que n’a-t-on entendu ces bonimenteurs nous absoudre de nos péchés car nous osions affirmer que le vin avait un goût de terroir, une sensation de minéralité, une tension due au calcaire…Eux de nous expliquer que la notion de terroir n’existe pas, de nous imposer leurs visions sur les vins nature qu’ils croient novatrices mais qui sont bien celles d’un temps où la pensée unique existait encore. Et d’autres, petits marquis haut perchés sur leur site Internet égocentrés, pour mieux se regarder et admirer leurs propres écrits dans une vision onaniste du monde, nous imposent leurs valeurs qui n’ont pour seuls arguments que de mettre en valeur leurs opinions.

Je vous entends déjà me dire de prendre du recul, de regarder avec la hauteur de vue nécessaire. Soit. Je veux bien accepter que toute personne ayant des opinions ne soit pas, de facto, un imposteur mais bien une personne censée, réfléchie, acceptant le discours. Mais je dois constater que de plus en plus, là où le monde du vin était un monde de goûts, de savoir-vivre, de culture, les oripeaux brandis de nos trublions de la toile amoindrissent le débat, le rendent stérile, inconsistant et finalement inintéressant. Quel intérêt que de camper sur des positions pour juger le vin en nous disant qu’il n’est pas bon car pas nature, pas biodynamique, pas biologique ou pas conventionnel ? Pourquoi mettre le produit dans des cases quand, finalement, seul le plaisir de la dégustation, donc le goût, importe.

Alors oui, je m’inquiète pour ce monde du vin qui devient sclérosant, scélérat et qui souhaite nous faire entrer dans des cases trop grandes pour notre cerveau et trop petites pour leurs égos.

Le monde du vin est multiple, culturel, ouvert. Sortons ces œillères que l’on nous impose à des vues mercantiles ou égoïstes. Sortons de ces schémas imposés par les pisse-dru de la toile. Sortons de cette sclérose et goûtons, goûtons mes amis, le vin tel qu’il est et non tel qu’ils voudraient nous l’imposer. En matière de goût, méfions-nous des opinions.

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