Henri Jayer, épigone bourguignon – partie 2

Henri Jayer, épigone bourguignon – partie 2

Pour lire la partie 1, c’est ici.

25 ans, il mit 25 ans pour comprendre cette parcelle. Il en connut des moments de doute, des moments de joie aussi où il pensait avoir compris, quand un millésime changeant, impétueux, un peu fragile lui donnait des pensées négatives. 25 ans de contacts rapprochés pour dominer la bête, la cajoler, lui donner confiance. Ce n’est qu’en 1978 qu’il décida, au bout de ces 25 années, de mettre en bouteilles le Cros Parentoux. Il s’en souvenait, lui le vigneron humble, du risque qu’il prît. 1978 serait une grande année. De nombreux vignerons avaient voulu jouer la facilité et nombre de raisins avaient cuit sur les vignobles les moins protégés. Trop confiants, ces derniers, avaient cru que le Bourguignon de l’année ferait le vin. Or, pour certains, il le tua. Il convenait de protéger les grumes trop exposées au soleil, de s’assurer d’une surface foliaire de qualité, de travailler le sol pour limiter les remontées de chaleur. Même une fois dans la cuve, il fallait laisser faire le vin, prendre le temps de l’attente et laisser faire la nature. C’est là, avec ce millésime complexe, qu’il comprit qu’il ne servait à rien de précipiter le moût, de le forcer à s’activer, de lui imposer de faire trop vite « sa malo ». Non, simplement, il convenait de laisser faire la nature, de descendre le vin en barriques et d’attendre l’hiver, bien au frais, pour garder le fruit et le grain fin qui caractérisent les grands bourgognes. Beaucoup de 1978 ressemblaient à des vins de Bordeaux, denses et profonds, boisés et sur-extraits. C’est l’année qu’il choisit pour mettre l’ensemble de sa production en bouteilles. Il en avait marre de dépendre d’un négociant qui lui achetait sa récolte en renâclant le prix. Il souhaitait désormais s’assumer et vivre correctement de son travail. Heureusement pour lui, les américains commençaient à s’intéresser à la Bourgogne et quelques importateurs déambulaient dans le vignoble. Il en avait rencontré un ou deux et souhaitait travailler avec eux. L’un d’entre eux lui avait demandé, pour faciliter son travail, d’envoyer quelques bouteilles en échantillons pour un magazine sur le vin, Le Wine Spectator. C’est alors qu’il avait connu la célébrité. Cette folie des hommes qui peut faire tourner la tête à nombre de personnes. Dans une dégustation, son Cros Parentoux avait fini premier, devant les plus grands Bourgognes alors connus. Il en était fier mais n’osait pas le montrer. Les ambitieux avaient alors frappé à sa porte, voulant acheter du vin. Il le savait ces derniers n’achetaient pas son vin mais les notes de dégustation du magazine. Cela l’énervait au plus haut point. Mais que faire…Plus tard, il reçut un homme, acheteur français, avec qui il avait eu une conversation. L’homme lui dit qu’il achetait du vin bien noté par un jeune américain car il croyait que le vin allait prendre de la valeur. Devant son étonnement à ce que le client ne gouta point le vin avant de l’acheter, il le lui indiqua la porte de sortie et le raya à jamais de son carnet d’adresses. Il en rit aujourd’hui de cette faconde, il sait que ce comportement n’était pas très respectueux mais peu importe, il voulait que l’on sache que ses vins devaient être appréciés pour ce qu’ils étaient et non pour ce qu’ils pourraient être. Il n’acceptait pas que les amateurs ou les consommateurs, peu importe, boivent du vin selon les uniques dires d’un critique. Qu’ils aient un intérêt pour tel ou tel domaine grâce à une recommandation certes, mais qu’ils achètent les yeux fermés, cela relever pour lui de la totale soumission. Pourtant il devra accepter, au fil des ans, que ses vins soient bus par des amateurs fortunés, peu enclins à se faire leurs propres idées à partir du moment où l’étiquette devenait plus importante que le contenant. Cela le rongeait, mais que pouvait-il faire maintenant qu’il avait confié ses vignes à son neveu ?

La période de fastes américains lui fit peur et il se demanda si il avait eu raison de vouloir commercialiser l’ensemble de sa production en bouteilles. Etait-il prêt, lui le besogneux, le paysan attaché à son terroir, à vouloir se brûler les ailes aux Amériques ? Lui qui ne connaissait rien d’autre que la terre collée à ses chaussures, cette terre bourguignonne qu’il chérissait tant, ses envies d’ailleurs étaient-elles réalistes ? Le temps fera son œuvre, ici comme ailleurs, et notre homme apprit à dompter la renommée, à jongler avec elle comme on jongle avec les ambitieux, à dominer ses angoisses et réfréner ses colères.

Avec le temps, il était heureux de voir quelques jeunes vignerons curieux et soucieux de ses secrets. Il était devenu une référence, mais cela il n’en avait cure. Ce qu’il appréciait, c’était que ces jeunes voulaient apprendre, comprendre le terroir, se délester de la lourdeur de la science. Il leur avait dit, « les jeunes, apprenez l’oenologie pour apprendre à vous en passer ». Certains avaient compris, d’autres pas. Mais peu importe. Il se voyait comme un grand frère, surtout pas un maître encore moins un gourou, présent pour donner quelques conseils, quelques directives mais volontairement absent lorsqu’il s’agissait de sécher les larmes, de pallier les craintes, de motiver la cavalerie. Non, il ne souhaitait pas être interventionniste, juste un modeste conseiller. Il ne voulait pas que sa parole soit érigée en dogme, en catéchisme, il préférait être distant pour ne pas être trop présent. C’était sa façon d’être et à son âge on ne le changerait plus. Et puis, il convenait que les jeunes vignerons comprennent leurs terroirs, leurs vignes que chaque cep est différent et réagit de manière singulière aux caprices de la nature. Il ne concevait pas de donner des directives trop éloignées de la vérité. Lui avait mis 25 ans à comprendre un terroir, alors qui il était pour donner des leçons à quiconque. Non, il ne pouvait pas. Il préférait arpenter ses vignes de Cros Parentoux à la recherche de l’inspiration. Car quand il était à court d’idées, qu’il ne trouvait plus l’inspiration, il lui suffisait de se rendre dans les vignes, et là au contact de chaque cep, de chaque grappe, élevés comme des enfants, son esprit tourmenté se calmait, sa raison devenait plus claire, le brouillard de son cerveau se dissipait. Cela il ne pouvait le dire aux jeunes, ils devaient l’apprendre par eux-mêmes, alors à quoi bon vouloir imposer quand il convient de méditer ?

Sa parcelle de vignes, son Cros Parentoux, devenait année après année une magnifique terre, un terroir d’anthologie. Parti de rien, il croyait que le Dieu Nature, si il existait, lui avait donné une mission particulière : ré-enchanter la Bourgogne. Oui ré-enchanter. Car depuis des années, sa tendre Bourgogne viticole qu’il chérissait tant avait perdu de sa superbe. Elle était tombée dans les limbes du productivisme bien éloignée de ce qui faisait son identité, sa singularité. Depuis les Ducs de Bourgogne, et même à l’époque des moines clunisiens, la Bourgogne avait misé sur la qualité. Qu’arrivait-il à cette Bourgogne d’aujourd’hui pour tomber dans la facilité et la méprise de la quantité au détriment de la qualité ? Comment les vignerons avaient-ils pu laisser la vigne se dépérir ? Ne l’aimaient-ils plus cette plante millénaire pour la traiter ainsi ? Oui, sa mission était de ré-enchanter la vigne auprès du vigneron. Permettre aux jeunes, et moins jeunes, qui venaient le voir de se réapproprier le concept de vignoble, le mot de vigneron et surtout la quotidienneté de l’ouvrage. La vigne est une plante exigeante, elle demande un travail constant et quotidien. Si on l’oublie un peu, elle laisse ses ambitions les plus végétales courir le long des fils de fer et amoindrir la qualité. Elle s’affaiblit dans une facilité de bien-être et ne plonge plus ses racines pour aller se sustenter en profondeur. Elle joue la facilité alors qu’elle doit entendre la difficulté, la souffrance. La vigne est une plante qui s’embellit dans la douleur. Alors il prit son bâton de pèlerin et parti à la rencontre des nouveaux arrivants. A l’un il proposa de laisser faire la nature, à l’autre de travailler la terre, au suivant d’apprendre l’œnologie pour pouvoir s’en passer. De tous, il fut perçu comme un sage. Aujourd’hui encore de nombreux vignerons se réfèrent à lui, certains sans l’avoir connu, peu importe, l’homme n’aurait pas été offusqué, l’essentiel étant dans la vigne. Il venait de lire un livre intéressant de…quel nom déjà avait ce philosophe allemand, malade, débile et si généreux ? Ah oui, Nietzsche, je crois. Il se voyait en Zarathoustra, le héros de l’auteur qui venait annoncer aux hommes le changement tant attendu. Mais contrairement à lui, notre homme, ne voulait pas s’en revenir dans sa caverne pour méditer après avoir été chassé et incompris par ses disciples. Il ne voulait pas être érigé en totem. Il voulait simplement redonner la vigueur, le vitalisme, l’élan vital à cette génération de vignerons désireux et compétents. C’est tout. Uniquement redonner l’amour du travail bien fait. En cela il était l’incarnation de l’élan vitaliste bourguignon. Ce courant n’est pas officiel, défini, régenté. Il est informel donc insoumis. Seuls les vignerons susceptibles de comprendre que le sol de la vigne est un élément vivant, un facteur de vie, un trésor caché peuvent être accepter dans cette caste. Seuls les travailleurs du sol, les amoureux du lombric sont en capacité de comprendre ce que veut dire notre vigneron. L’élan vitaliste bourguignon c’est cette prise de conscience que le sol fait partie du travail, qu’il est le pilier, le soutien de toute activité viticole. Sans lui, sans un respect de tous les instants, le vigneron ne peut laisser transpirer la singularité que les terroirs ont transmis aux vins. Sans cette volonté de puissance, ce concept si mal compris en son temps, la vigne ne pourrait produire un vin de qualité. Seulement un vin sans âme, sans corps, sans caractère. Dénué de toute sensibilité, le vin devient alors un banal objet, une boisson à peine identitaire. Alors qu’il en était persuadé, lui qui en avait fait de nombreuses fois l’expérience, lors des repas un bon vin remporte toujours la conversation sur la politique. Un mauvais vin, ne cause pas, la politique le fait à sa place. C’est bien l’une des rares choses pour laquelle il était fier. Avoir été un vecteur de rassemblement, un objet de copie pour cette nouvelle génération qui comprit que son salut passaient avant tout par le terroir plus que par la production à outrance. Non à la quantité, oui à la qualité. Certes il y aura toujours des belligérants, des pisse-drus, des « jamais contents », des « il faut vivre avec son temps », lui en était persuadé, « vivre avec son temps » c’est bien revenir à des pratiques viticoles salutaires. C’est éloigner les excès de fertilisants médiocres au profit d’une réflexion systémique sur le vignoble, c’est reprendre le chemin des vignes que les vignerons ont délaissés. C’est redécouvrir l’intelligence de la nature.

En cela il était fier d’avoir légué ses vignes à son neveu Emmanuel. Un homme timide, travailleur, passionné. Il le savait, sa figure tutélaire gênait plus qu’elle ne l’aidait, mais que pouvait-il faire ? Il se remémorait les moments passés à l’éducation du jeune Emmanuel, à la fois dure à la tâche et souple en philosophie. Il fallait qu’il comprenne, Emmanuel…Et puis, en 2005, un soir de vendanges, il passa au domaine pour goûter les premiers moûts. L’année était difficile. On en retient aujourd’hui que l’exception, pourtant ce millésime a demandé beaucoup de travail. Et, justement, devant le travail accompli par Emmanuel, il était heureux. A bon paysan, il n’était pas disert, un peu avare de louanges, mais il ne put retenir ce mot de complaisance à l’égard du neveu, « tu vois, j’aurais pas mieux fait ». Tout était dit, le vieux avait adoubé le jeune, l’avait libéré de la gangue avec laquelle il devait vivre. Dans le regard mutuel intense, il sentait la fierté de cet homme qui attendait ce moment. Un moment personnel, loin des autres, un moment unique pour tous les deux. Et puis, l’arrivée des enfants d’Emmanuel, Nicolas et Benjamin, deux gamins passionnés qui allaient prendre soin du Cros. Sa terre, son lopin, son icône.

Il ne pouvait pas le dire, car de là où il venait les confessions étaient rares, mais il était fier de son neveu et de ses deux jeunes pleins d’allant. Il savait désormais que son climat était en de bonnes mains. Il pouvait partir tranquille…

S’en revenant de sa ballade, il croise une des figures les plus respectées de toute la Bourgogne. Dans sa vigne, dans sa parcelle/appellation, Aubert de Villaine ausculte la maturité des raisins pour définir sa date de vendange. Quand il voit le vigneron passer, le grand homme à l’allure aristocratique, lui tend la main en signe de bonjour et de respect.

Le co-gérant de la Romanée-Conti regarde le vigneron vouté, partir vers sa maison, d’un pas alerte mais ralenti par les années. Il se dit la chance qu’il a de connaître une telle figure, lui qui a l’honneur de vinifier l’un des vins les plus emblématiques au monde. Il sait ce qu’il doit à ce jeune retraité. Délaissant ses travaux il pensa à toute l’influence positive qu’a eu cet homme sur la Bourgogne. Toute la richesse de sa pensée et de son expérience. Il regrette un peu de ne pas avoir pris plus de temps avec lui, à le suivre, l’écouter, lui poser des questions. Mais il le respecte tellement qu’il ne souhaite pas l’importuner, le déranger, l’affaiblir avec des questions bien anodines. Jamais aucun vigneron n’a porté au firmament un terroir aussi grandiose que le Cros Parentoux. De mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’un travail aussi important. Seul les moines bénédictins avaient eu l’audace, le courage ou l’inconscience de défricher des étendues de terre pour en faire des terroirs d’exception. Il sait que la Bourgogne est redevable à cet homme vieillissant, au regard de jeune homme, à la gouaille bien pendue, au savoir immense. Lui, l’homme de la Romanée-Conti sait ce qu’il doit à Henri Jayer.

 

 

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