In Pinot Noir we trust. Chroniques alsaciennes.

Traditionnellement l’Alsace est une terre de cépages. Longtemps, très longtemps on a reproché à l’Alsace de ne vivre que pour et par le cépage, délaissant ses terroirs et ses spécificités. C’est vrai qu’en Alsace, le terroir prend une part très importante dans la qualité des vins. Changeant, complexe, très proche en cela de la Bourgogne. Délaisser son terroir revenait un peu à délaisser son âme.

En 1983 (pas avant !), l’Alsace décide de s’emparer de la cause des terroirs en définissant 51 Grands Crus pour redorer son image et faire comprendre au monde que les vins d’Alsace sont, aussi, des vins de la terre. Mais aujourd’hui encore, seulement 50% des surfaces délimitées sont revendiquées en Grands Crus ! Inertie paysanne, volonté de ne point limiter les rendements, incompréhension des terroirs, problèmes commerciaux ? La bataille des Grands Crus a encore un bel avenir devant elle.

Que dire alors de la volonté d’une poignée de vignerons qualitatifs de créer des 1er Crus sur les lieux-dits les plus remarquables. Quand on ne revendique pas l’ensemble des Grands Crus, ajouter une dénomination, donc une complexification de l’offre, est-il réellement une bonne idée ?

Il faut dire que certains lieux dits, sont absolument magnifiques, je pense au Harth, au Lutzeltal, au Herrenweg, au Clos Jebsal, au Clos Windsbuhl entre autres, et que leur « surclassement » en 1er cru serait l’occasion de mettre la focale sur des terroirs injustement oubliés lors du précédent classement. Mais à y regarder de plus près, les vignerons vont-ils réellement tirer profit de ce nouveau classement ? Pas sûr.

On le sait, l’offre française est déjà bien complexe. Une majorité des vins exportés sont difficilement compréhensibles pour les marchés, et même par les Français. Alors pourquoi ajouter une strate de complexification supplémentaire ? Les vignerons avouent que le classement permettrait de mieux valoriser des terroirs qui le sont très difficilement aujourd’hui. Soit. Mais j’ai la faiblesse de penser qu’une valorisation se joue avant tout dans la vigne et par la qualité. Olivier Humbrecht n’a pas attendu les classements en 1er Cru pour mettre en avant ses Jebsel, Herrenweg et autres Windsbuhl.

Deuxième approche, celle du terroir. Les vignerons fidèles à la cause de Jean-Michel Deiss veulent faire du terroir la pierre angulaire de l’Alsace. Ils ont sûrement raison car sans grands terroirs, il n’existe pas de Grands Vins. Mais mettre en avant le terroir plutôt que le cépage, c’est aussi prendre le parti de la complexification au détriment de la simplification de compréhension. Les consommateurs risquent de s’y perdre.

A bien y regarder, on voit également que la mouvance qualitative qui s’amorce aujourd’hui en Alsace, grâce à ces pionniers, permet à un cépage délaissé, presque sacrifié sur l’autel de la rentabilité, de revenir en force. Le Pinot Noir connaît et va connaître de très beaux jours devant lui. Les vins que j’ai pu déguster sont absolument magnifiques et possèdent une ampleur, une qualité de texture et une trame aromatique qui n’ont rien à envier à de nombreux bourgognes. Et à des prix bien plus doux. Dans ce cas seul le cépage est mentionné, exit le terroir.

Ironie : c’est grâce aux travaux qualitatifs et bénéfiques pour la vigne, à la prise de conscience de la qualité du végétal et de l’adéquation entre terroir et cépage, que le Pinot Noir est en train de réaliser une percée qualitative importante en Alsace. Lui qui ne revendique rien mais qui continue son petit bonhomme de chemin, va donner la migraine aux plus acharnés des défenseurs de la seule cause des terroirs ou des lieux-dits, pendant qu’il régalera le palais des amateurs. Comme quoi, tout n’est pas aussi simple en ce bas monde. Complexité du monde du vin…plaisir de la diversité !

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