Les primeurs c’est bien, la bouteille c’est quand même mieux !

Certains en ont fait leurs choux gras, leur apogée du moment. D’autres les ignorent avec condescendance comme pour leur signifier leur peu d’intérêt pour des vins de « second ordre ». Pourtant, à bien y regarder, la dégustation en primeur de certaines appellations bordelaises n’est ni juge de paix, ni d’un désintérêt total. Explications.

Dans la folle semaine des primeurs de la région bordelaise, il y a l’Union des Grands Crus, cette association qui a inventé le format et sert de logistique à beaucoup de critiques de vins, et puis il y a les « off », nombreux, qui profitent de l’aubaine. Tant de journalistes en un seul lieu, cela ouvre les appétits, aiguise les envies. Il y a donc foule dans le petit monde bordelais pour une revue d’effectif globale. Les « petits », comme on les appelle dédaigneusement ou affectueusement selon l’égo du critique, profitent à plein de cette manne d’un jour pour essayer d’attirer l’attention du journaliste. Ce n’est point chose aisée, certains y arrivent à magnificence, d’autres peinent encore et toujours. Il en va ainsi de la dure vie du monde bordelais.

Dans cet imbroglio, certains critiques se sont fait une spécialité : rester plusieurs semaines pour déguster l’ensemble des appellations bordelaises comme pour signifier leur intérêt pour la chose. Axe de communication ou réel intérêt pour les vins de Bordeaux, nul ne sait, mais déguster des appellations comme les Graves, Montagne Saint-Emilion, Médoc et Haut-Médoc (pour ne citer qu’elles) en primeur, est-ce réellement une bonne idée ?

A priori, je n’en vois pas l’intérêt. La dégustation des primeurs est spécifique à une mise en marché précoce, voire hâtive. Les négociants et propriétaires ont besoin des notes pour mettre en marché des vins que les consommateurs ne peuvent goûter et que seuls les critiques analysent. Le roi du jeu étant, bien sûr, l’américain Parker qui voit son empire se déliter jour après jour, malheureusement.

Négociants, courtiers, critiques font tous partie d’un système de présentation commun qui informe les futurs clients. Depuis quelques années, les importateurs du monde entier se rendent dans le Port de la Lune pour déguster, eux aussi, les vins en primeur, le marché ayant toujours raison à la fin. Mais seuls les grands crus intéressent les metteurs en marché et les journalistes. Seules quelques marques se vendent selon le système de réservation des primeurs.

Alors où réside l’intérêt pour un critique de déguster les vins de Castillon, par exemple, en primeur ? Faire parler de lui, évidemment, être en phase avec le millésime, assurément, mais certainement pas donner aux consommateurs une idée juste de ce qu’est Bordeaux. Par essence, les vins de Bordeaux, dans leur immense majorité, reposent sur des équilibres et des rapports qualité/prix très intéressants pour le consommateur. Même si le Bordeaux bashing, aussi infécond que ridicule, pense le contraire, force est de constater que les bordeaux « génériques » ou appellations « secondaires » rivalisent parmi les meilleurs rapports qualité/prix au monde. Dès lors, le consommateur peut trouver de nombreuses pépites….en bouteilles.

En bouteilles donc, puisque la force de Bordeaux relève aussi de sa capacité à assembler et élever les vins. Là où l’on peut croire que le terroir de premier ordre, celui des quelques marques phares, peut prendre le dessus, il devient un peu confus voire infécond de ne point laisser le temps à des vins ainsi définis de ne point s’exprimer. Les vins primeurs sont des bébés et rien n’est plus complexe que de définir le caractère d’un nouveau-né à l’aune de ses premiers mois de vie. Dès lors, déguster certains vins de Bordeaux est un exercice de communication. Assumons-le.

A rebours de cette réflexion, je m’étonne que les mêmes défenseurs de la cause bordelaise ne dégustent pas les vins lorsqu’ils sont en bouteille. Nous sommes très peu à déguster à nouveau les vins après mise en bouteille tous les ans et nous sommes encore moins nombreux à déguster les appellations représentant d’excellents rapports qualité/prix lors de leur mise sur le marché. Pourtant l’essence même des vins de Bordeaux accessibles est cette capacité à produire des vins charmeurs, agréables, pleins de fruits pour une dépense relativement modique mais en dehors des temps de dégustation des primeurs où leurs qualités intrinsèques ne sont pas mises en valeur.

C’est le travail du critique, va-t-on me rétorquer, que de savoir où le vin ira. Soyons clair : peu de critiques ont cette capacité et beaucoup seraient inspirés de ne s’attacher à juger des vins qu’après la mise en bouteille, cela éviterait bien des erreurs.

Bref, vous l’avez compris, même si je vais me plier aux désidératas des vignerons et des médias, je pense qu’il est préférable de déguster les bordeaux après les mises en bouteilles, c’est rendre service aux lecteurs et aux vignerons. Dont acte.

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