Contre la bêtise des gourous des vins nature

La mémoire n’est pas la chose du monde la mieux partagée et le long enfouissement des connaissances et le manque de culture semblent être pour beaucoup dans l’actuelle réémergence des idées, sinon dans le recyclage des idées de cette époque. Le vin ne fait pas exception.

Vins nus, vins naturels, vins sans fards ou encore vins nature sont souvent des termes utilisés pour définir un type de vin, un mouvement en pleine croissance, une idéologie du vin. Sans aucun cahier des charges adapté mis à part un percutant Manifeste pour le vin naturel élaboré par l’un des gourous de la cause, les vins nature (nous les appellerons ainsi) connaissent un intérêt croissant de la part des consommateurs et des viticulteurs. Producteurs et buveurs s’accordent de l’intérêt commun. C’est une bonne chose.

Dans une interview au magazine Télérama, Jonathan Nossiter et Antonin Iommi-Amunategui s’en donnent à cœur joie, amoindrissant le travail d’autrui, se posant comme SEULS défenseurs d’une cause qu’ils croient avoir créée. Non messieurs, les vins nature existaient bien avant votre arrivée et existeront bien après votre départ. Car départ il y aura, une fois la cause élimée, pressée, desséchée de toute sa substantifique moelle. Une fois qu’ils n’y trouveront plus intérêt.

Avant 2011, donc, point de prise de conscience des viticulteurs face à une industrie prégnante, anciennement militaire, reconvertie dans les produits phytosanitaires. Avant 2011, pas de viticulteurs luttant contre le dépérissement des sols. Avant 2011, aucune idéologie de retour à la terre. Avant 2011, pas de réflexions spirituelles débouchant sur un paradigme nouveau pour les paysans.

Pourtant…

Dès le début du XXème siècle, Rudolf Steiner, en s’inspirant des travaux de Goethe et de son livre Métamorphose des plantes, définit les bases, certes un peu complexes et particulièrement ésotériques, d’une agriculture holistique remettant le paysan au centre de l’unité agricole. Une agriculture dans laquelle le paysan n’est plus un objet, un faire-valoir mais bien un décideur, un acteur de sa propre force de travail.

S’ensuivra un livre, « le cours aux agriculteurs », qui posera les jalons d’une culture dite biodynamique. La genèse fut idéologique et spirituelle, l’application sera éthique.

Après les « évènements » de 1968, François Bouchet et d’autres (dont Pierre Rabhi que certains semblent découvrir depuis….2011) décident d’un retour à la terre. Larzac, Ardèche, Luberon, Auvergne autant de lieux d’expérimentation pour une idéologie en devenir, pour une nouvelle façon de voir l’agriculture. De là naitront les premières applications concrètes de la biodynamie, d’abord sur des fermes en polyculture avant de trouver terre d’élection dans la viticulture.

Léonard Humbrecht, du domaine Zind-Humbrecht, Jean Trapet du domaine éponyme à Gevrey-Chambertin et bien d’autres seront les premiers à croire en cette approche holistique qui fera florès dans la viticulture française. Il faut dire que la biodynamie répond particulièrement bien dans la vigne.

Puis, la croissance aidant et le développement demandant une organisation plus « professionnelle », Pierre Masson, disciple de François Bouchet, créera une société d’accompagnement des biodynamistes, en fournissant les différentes préparas, les différentes plantes que ces derniers ne peuvent trouver au sein de leur entité. Conseils, réflexions, actions, tout procède ici d’une démarche collective à défaut d’un assouvissement de la pensée au bien être d’un seul.

Dans le même temps, Lydia et Claude Bourguignon, chercheurs à l’INRA démissionnent et partent à la conquête du repeuplement de nos sols. Eux aussi, fourbissent leurs armes dans la polyculture avant de revenir dans la viticulture. En 2015, ils fêtèrent les 25 ans de leur laboratoire LAMS. Bien avant 2011, donc.

Sans oublier, Jules Chauvet qui accompagna Marcel Lapierre dans son aventure du vin naturel.. bien avant 2011.

Aujourd’hui, la biodynamie est une réalité. De grands domaines l’utilisent, d’autres moins connus aussi. C’est sa force. Elle est soumise à un cahier des charges strict, elle est contrôlée, elle est validée par un organisme tiers et certificateur, contrairement aux vins nature. Mais elle n’est pas omnipotente, on peut produire bon en utilisant tout ou partie de sa philosophie. Elle n’est pas inféodée à un homme, à un système de pensée, elle ne récite pas un catéchisme. Elle est libre. Point de gourou, de grand faiseur, de guide spirituel. Elle existe pour l’ensemble de ses croyants, non pour une figure déiste. Elle est multiple et refuse l’unité.

L’appropriation du concept au nom d’une idéologie conceptuelle, très loin des attentes des viticulteurs, est en œuvre depuis 2011. Une constellation surréaliste qui récite un catéchisme appris dans les contreforts des quartiers bobos de Paris. Les TAZ (Zones Autonomes Temporaires) font figure de nouveau testament de cette religion d’un ordre nouveau. Une « utopie pirate », un système alternatif démocratique (sic !) est en marche, prompte à surgir et à délivrer le monde du vin de ses chaînes et de ses carcans. Dans cette entreprise de déconsidération de l’histoire, de mise à mort du réel, de néantisation de l’être, l’engeance des vins nature trace sa voie au détriment des viticulteurs honnêtes. Comme André Breton en son temps qui récitait le catéchisme appolinarien, revendiquant la liberté, la subversion, la fin des maîtres et l’insurrection dans la naissance du surréalisme, les gourous des vins nature vivent de et par la cause. Ils ne vivent pas pour la cause, ils s’en servent au seul bénéfice de leur petite entreprise. Ils ne considèrent pas les viticulteurs, ils les voient comme une source de profit.

L’incroyable a toutefois eu lieu. Dans cette même interview l’on apprend que même l’ivresse est différente grâce aux vins nature. La naturalité du produit engendre une « meilleure », une ivresse différente qui empêche de devenir saoul. Et de convoquer les pauvres Lydia et Claude Bourguignon dans une approche scientifique hasardeuse, une lapalissade éhontée (voir l’article).

Récemment, des affidés à la cause m’expliquaient que mon palais formaté par des années de science abusive me faisait prendre pour bon ce qui est mauvais. Rien de plus « naturel » que je prenne pour mauvais ce qui était bon quand j’exprimais mes interrogations sur la qualité de quelques vins sentant l’écurie, le jus de pomme, l’oxydation prématurée. Je suis un critique, cela est mon affaire et mon métier, à moi de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais lorsque ce même discours est tenu à un consommateur, comment ne pas réagir ? Comment ne pas dire ou écrire que ces discours sont ceux de bonimenteurs et d’idéologues ?

Les militants aveugles ne sont donc pas prêts de concevoir que le réel a bien eu lieu. Qu’avant 2011, les vins nature existaient, sous d’autres formes, d’autres concepts, d’autres noms. Avant eux, le monde n’existait pas, après eux, il n’existera plus nous affirment-ils. L’individuation du phénomène est loin, très loin de servir une ambition commune, une volonté de changement, d’évolution, une proposition saine et idéologiquement positive aux consommateurs. Au lieu de cela, elle sert l’entreprise de quelques-uns, sur le travail de tous. C’est une aliénation du collectif au seul bénéfice de quelques-uns.

Viticulteurs, réveillez-vous ! Reprenez le pouvoir, il n’est que temps.

 

A lire également, l’excellent article de Vincent Pousson, avec un angle différent mais une conclusion, je crois, assez proche : http://ideesliquidesetsolides.blogspot.fr/2016/01/kim-jong-un-t-il-invente-le-vin-nature.html

 

Nota : A la demande de l’équipe « Vivent les vins libres » qui ne souhaite pas voir « son » dessin utilisé pour « salir » les vins nature, nous changeons de photo. Merci l’équipe de « Vivent les vins libres », pas très libertaire comme attitude.

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