L'Alsace prend son destin en main

Iconoclaste pourrait être le bon terme. Se muer de viticulteur à « président » d’une Université, fusse-t-elle celle des Grands Vins, au sein même de sa propre région, la démarche a de quoi être qualifiée d’iconoclaste. C’est pourtant la volonté de Jean-Michel Deiss, viticulteur à Bergheim, qui souhaite évangéliser l’Alsace.

Persuasif, motivé, affable et beau parleur, l’homme a de quoi plaire et son enthousiasme suffit à réunir du monde au sein d’une région viticole en pleine mutation. Il faut dire que la démarche est séduisante, intelligente et fédératrice, et représente, à mon avis, toute la complexité de l’Alsace viticole.

On le sait, l’Alsace a toujours eu un pied en Allemagne et l’espoir de revenir en France. Les conflits, nombreux, les guerres, dévastatrices, ont façonné le caractère alsacien : travailleur et pas hâbleur pour un sou. Pas de plainte, un travail de forçat et une vie rythmée par les deux religions en action : le protestantisme et le christianisme. Il en résulte une sociologie bien marquée. Les protestants s’occupent du négoce (rigorisme et commerce) alors que les catholiques préfèrent la viticulture (travail de peine et contact de la terre). Chacun a son pré carré, mais chacun respecte l’autre dans sa différence et ses motivations. Pas de vague, le respect d’une discipline inventée ailleurs et la volonté de s’en sortir pour cette région toujours entre deux feux.

Pourtant depuis quelques temps, un vent de fronde souffle sur la région. Les viticulteurs alsaciens souhaitent reprendre la main sur leurs vignes, veulent magnifier leurs terroirs et produire de grands vins. Cette politique du changement a été insufflée par de très nombreux vignerons-explorateurs, comme Léonard Humbrech, Pierre Schoffit, Ernst Burn, Albert Boxler ou Jean-Michel Deiss qui, les premiers, ont cru dans la qualité des terroirs alsaciens ; ces terroirs complexes, changeants, adaptés à une viticulture de haute couture. Il en a fallu du temps et de l’énergie pour persuader les alsaciens qu’ils possédaient sous leurs pieds tous les atouts pour réaliser de grands vins. Mais aujourd’hui, grâce à ces précurseurs, une nouvelle génération est en train de naître, fière, passionnée et très compétente.

En cela, l’Université des Grands Vins, en réservant 50% des places à la production et 50% aux amateurs, se veut un lieu pédagogique, collectif, d’échanges voire d’évangélisation. Elle permet aux amateurs de comprendre ce qu’est un grand vin et, surtout, et c’est peut-être le plus important, aux producteurs de croire en leur avenir. Evangélisation d’un côté, motivation et prise de conscience de l’autre.

Et c’est toute la beauté et la difficulté de l’Alsace. Prendre le parti qu’il est possible de produire des grands vins, d’accepter que les terroirs alsaciens soient qualitatifs, que les cépages puissent être magnifiés, sans rester dans le syndrome d’infériorité dans lequel la région était embourbée.

Peu importe que les vins soient de terroirs (en complantation comme le préconise Jean-Michel Deiss, avec quelques disciples comme Eric Rominger) ou en mono-cépage comme la plupart des autres vignerons l’essentiel est qu’ils soient bons, purs, avec de l’éclat. Car c’est par le haut que l’Alsace va se différencier. Par le haut qu’elle sortira des limbes des vins médiocres (souvent de l’eau sucré), par le haut qu’elle va reconquérir des savoir-faire perdus. Oui l’Alsace est une terre d’avenir pour les amoureux d’une viticulture de qualité.

Mon dernier périple, en compagnie de deux très grands connaisseurs que sont Bernard Burtschy (Le Figaro et régional de l’étape) et Ian d’Agata (International Wine Cellar – Stephan Tanzer), prouve combien cette bande de terre possède une vitalité, une force de vie, un enthousiasme particulier, combien les vignerons sont (re)devenus fiers de leurs vignes, de leurs vins, de leurs raisins. Reste maintenant à évangéliser quelques critiques qui n’ont toujours pas compris que l’Alsace viticole est époustouflante. Vaste travail…

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