Paz Espejo et le Château Lanessan

 Le Médoc, cette bande de terre entre l’estuaire de la Gironde et l’Océan Atlantique, n’est pas l’un des plus vieux vignobles de France. Pourtant la proximité avec la grande ville de Bordeaux a fait de cette région un fief traditionnel qui a peine à se réinventer et qui souhaite vivre dans les effluves d’un passé parfois suranné. Le Médoc est une terre de contraste entre classicisme et traditionalisme ! La visite, même furtive, de certains villages laisse aux visiteurs un goût d’inachevé, l’impression d’un modèle désuet. Il faut dire que la langue de terre n’est pas l’un des vignobles les plus beaux, les plus charmeurs ni les plus vallonnés de France. Le paysage, un rien monotone, se partage entre des hectares et des hectares de vignes et des hectares et des hectares de forêts. Pourtant les autochtones aiment ce paysage. La beauté d’un pin maritime, la sinuosité embellie d’un cep de vigne. Ils aiment par dessus tout le temps béni de l’Automne où les champignons, les cèpes bordelais, poussent à profusion et où la chasse à la palombe rythme le cours du temps. Pour aimer le Médoc, il faut aimer les traditions.

Le Médoc viticole est l’apanage des grandes appellations, Margaux, Saint Julien, Pauillac, Saint-Estèphe dans leur ordre d’apparition sur la route des châteaux. Ce sont eux qui ont donné leurs lettres de noblesses aux propriétaires, souvent anglais, des grands châteaux bordelais. La renommée de Bordeaux provient de l’excellence de leurs vins. Depuis le classement de Napoléon en 1855, la hiérarchie bordelaise n’a pas bougée. Aucune remise en cause depuis bientôt 160 ans. Le Médoc aime la tradition…

Véritable bateau amiral, le classement de 1855 est l’un des plus connus dans le monde et aussi l’un des plus critiqués. Les propriétaires n’en ont cure, ils restent dans leurs demeures bordelaises, à l’abri des quolibets et des critiques. De temps à autre ils sortent pour aller « goûter l’air du bassin » comme on dit dans la région et rejoindre leurs maisons secondaires de la presqu’île du Cap Ferret. Assurés d’une chose, qu’ils affichent pour certains avec une vraie arrogance, leurs vins font partie des meilleurs de la planète. Et ils ont raison…. Comme un grand Bourgogne, un grand Bordeaux est une émotion intense, la quintessence en bouteille. Malheureusement cette icône vaut son prix et le quidam moyen n’a plus le loisir de s’offrir ne serait-ce qu’une demi-bouteille !

Le Médoc viticole n’est pas une terre de partage, c’est une terre de féodalisme où les propriétaires des belles appellations souhaitent donner le « LA » à l’ensemble de la région. Heureusement, la région ne se résume pas à l’ambition internationale et chinoise des grands crus classés. Nombre de châteaux, de domaines, produisent des vins de grande qualité à des prix tout à fait abordables. A l’ombre des grands châteaux opulents, il existe des pépites moins connues qui proposent des vins traditionnels et d’une très belle qualité. Dans un système économique de la place de Bordeaux, qui contrôle tout, il n’est pas bon de vouloir se faire un nom, d’être différent. N’oublions pas, le Médoc aime la tradition… Même si nous sommes les premiers à prôner un bon sens à la tradition, nous sommes aussi certains qu’elle ne doit pas être un carcan, un vecteur d’immobilisme. Dans ce microcosme traditionnel, il existe, encore aujourd’hui, des familles qui désirent allier la tradition avec la modernité. C’est alors, avec subtilité et intelligence, que les responsables doivent impulser une nouvelle voie afin de donner une image « plus actuelle » de leurs propriétés, sans froisser l’ensemble des acteurs du monde du vin baignant dans un système vieux de plusieurs siècles. Ces familles volontaires existent et certaines passent à l’acte.

Depuis maintenant 3 ans, le Château Lanessan a mis en place cette politique. Avec efficacité et brio, la famille Bouteiller a souhaité donner une vision nouvelle au domaine tout en gardant l’aspect traditionnel et « bordelais » de la commercialisation ou de la tradition réceptive. De cette impulsion est né le « mariage » entre une femme moderne et subtile et un terroir de grande classe, trop peu souvent mis en avant et délaissé par la lourdeur de la tradition bordelaise. Aujourd’hui Lanessan peut s’enorgueillir de (re) trouver ses ambitions perdues et de rivaliser avec les plus grands vins de cette langue de terre et d’alluvions. Le Médoc aime t-il toujours la tradition ?

Paz Espejo est une femme a l’allure moderne, possédant un vrai dynamisme et une volonté capable de déplacer des montagnes. Fille d’une famille madrilène, elle fait ses études au Lycée français de Madrid, comme il était de tradition dans l’Espagne de l’époque. Sa soif de connaissance et son amour pour la compréhension du vivant l’amènent à débuter des études en biologie et d’obtenir une licence. Paz a toujours été attirée par les cultures des autres pays. Elle décide de venir à Bordeaux réaliser ses études en œnologie. Sans avoir ni jamais dégusté de vins, ni vinifié, elle se jette dans le grand bain. Sa première leçon de dégustation fut une révélation tant les émotions, les sensations et les sens étaient mis en avant. Ce sont d’ailleurs ces derniers qu’elle essaye de retranscrire dans les dégustations et dans sa volonté de proposer des vins le plus proche possible de leurs terroirs.

En 1995, Paz décide de partir faire le tour du monde viticole et s’engage comme flying winemaker en Espagne, en Italie, sous l’égide de vinificateurs anglais qui lui apprennent la connaissance des techniques de vinifications en grands volumes et un fort apprentissage pour les achats. Cette connaissance des techniques de vinifications et des négociations aux achats lui ouvre les portes de la maison Calvet ou elle entre en 1997 avec l’ambition de « réaliser des vins pour les autres et pas pour moi ». En 2003, elle prend les rênes de la Direction Technique de Cordier et décide de réaliser des vins avec sa « propre sensibilité » et surtout avec « une liberté d’expression ». Dès lors ses compétences l’amèneront à vinifier le Château Meyney.

En Août 1999, elle est recrutée par la famille Bouteiller qui souhaite donner à Lanessan une volonté d’ouverture, de dynamisme, de technique et de marketing. « Geste courageux car je venais du négoce ». La famille Bouteiller partage avec Paz l’amour du terroir et souhaite donner un souffle nouveau au château qui bénéficie d’un terroir remarquable. Dès son arrivée Paz décide de travailler à l ‘étude des terroirs, des parcelles. Les vendanges sont réalisées au moment précis, sans recherche de surmaturité et les méthodes de vinification adaptées à chaque qualité des raisins. Sur 32 hectares que compte le domaine (plus les autres propriétés), Paz peut faire évoluer les styles de vin et « donner une identité à chaque cuve donc à chaque vin ». La volonté affirmée de Paz est que Lanessan « affirme son style au fil des ans ». Lanessan était, comme la ville proche de Bordeaux, une belle endormie qui ne demandait qu’à trouver son Prince charmant pour la réveiller. En l’occurrence, Lanessan a trouvé, en la personne de Paz Espejo, une princesse sensible, dynamique et fiere de démontrer que les grands vins peuvent naître de « petites appellations » et que le Médoc viticole n’est pas l’apanage des grandes maisons. D’autant que les vins de la propriété ne sont pas les plus chers du marché et se révèlent comme d’excellents rapports qualité/prix. Aux commandes de Lanessan, les plus belles années de Paz seront celles à venir, pour notre plus grand plaisir.

Les Calèches de Lanessan – Haut Médoc – 2005

De très beaux arômes de fruits rouges nets donnent une sensibilité à ce vin qui impressionne par son côté croquant. Le toucher de bouche tout en finesse offre des arômes de cèdre et d’épices. Une vraie fraîcheur procure une sensibilité et un côté aérien en fin de bouche.

Les Calèches de Lanessan – Haut Médoc – 2006

Toujours des notes de fruits rouges mais avec une complexité solaire et quelques notes de sur maturité. On ressent moins le côté épicé mais le cèdre est toujours présent et apporte une belle complexité. On ressent une puissance tellurique dans ce vin, beaucoup plus masculin que le précédent avec une belle tension.

Les Calèches de Lanessan – Haut Médoc – 2009

L’assemblage comprend plus de Merlot que de Cabernet. Premier vin de Paz, les notes de myrtilles et de fruits noirs apportent une onctuosité que les précédents n’avaient pas. Une très belle fraîcheur en bouche et une vraie onctuosité présentent un toucher de bouche tout en plaisir. La fin de bouche rectiligne et la belle acidité relèvent le tout et donnent à ce vin une finale enlevée et prometteuse.

Lanessan – Haut Médoc – 2001

Lanessan est connu pour ses vieux millésimes et la qualité de son vieillissement. Ce 2001 nous propose une trame aérienne et un superbe toucher de bouche tout en douceur et en velouté. Certes les arômes sont un peu en délicatesse mais la bouche est tellement accueillante et agréable que le vin peut exprimer tout son potentiel. C’est un très beau vin de tradition qui se maintient parfaitement.

Lanessan – Haut Médoc – 2006

Le nez est fermé et à l’aération propose des arômes de fruits rouges et quelques notes croquantes et légèrement fleuries. La bouche est soyeuse et la trame rectiligne. Les tanins sont suaves et une superbe fraîcheur apporte une note de légèreté bienvenue en fin de bouche. Très joli vin.

Lanessan – Haut Médoc – 2007

Un nez différent avec des notes de fruits rouges confiturés et des notes kirschées. Une pointe florale en milieu de nez apporte complexité et émotion. La bouche est légèrement florale avec une très belle expression et une jolie fraicheur. Le vin est sur le fruit et l’élégance.

Lanessan – Haut Médoc – 2009

D’une très belle couleur brillante, le vin exhale des notes de fruits noirs avec des harmonies florales (rose poudrée, jasmin) donnant une vraie personnalité. Dès le nez, nous ressentons plus de consistance et de complexité sans toutefois annihiler le côté terrien et traditionnel des Lanessan. La bouche est croquante, fraîche et aérienne et propose une vraie subtilité aromatique. La fin de bouche, avec une belle acidité, donne un coup de peps et relève la finesse de grain des tanins. Superbe.

Lanessan – Haut Médoc – 2010

Un nez superbe de fruits rouges croquants, sans aucune dominante solaire ni confiturée. Les notes de torréfaction se révèlent car le vin est dans sa phase de « prise de bois ». Jolie trame fruitée aérienne et rectiligne. Superbe toucher de bouche tout en élégance et en vivacité. Laisse présager un très grand vin et un rapport qualité/prix exceptionnel. Bravo !

 

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