Réflexions nées de la lecture de VINOBUSINESS d'Isabelle Saporta

Si la saison 3 de House of Cards, avec son lot d’intrigues, de facéties, de luttes de pouvoir et de cynisme ne trouve par terre d’élection dans la Maryland pour des raisons fiscales, les producteurs pourront s’installer sur les magnifiques coteaux de Saint-Emilion où l’affairisme, les velléités et les intrigues pourraient laisser Franck Underwood, le célèbre Vice-Président, songeur. Dans un opus récent, Isabelle Saporta, journaliste spécialisée dans les questions d’agriculture et d’alimentation, nous explique ce petit monde. Mais tout est-il vraiment réel ?

Isabelle Saporta est journaliste à Europe 1. Ancienne chroniqueuse de Jean-Pierre Coffe et diplômée de Sup de Co Paris, elle est l’auteure, déjà très controversée, du Livre noir de l’Agriculture, une enquête sans complaisance sur l’agriculture industrielle et polluante de notre pays. Aujourd’hui, aux Editions Albin Michel, elle publie un nouveau brûlot, une sorte d’enquête journalistique tournée en pamphlet anti-riches sur les arcanes du très controversé classement des grands crus classés de Saint-Emilion. Règlements de compte entre grosses fortunes et entre familles installées, le livre secoue le petit monde du vin.

Contrairement aux vins du Médoc, peu enclins à changer, les vins de Saint-Emilion ont la courageuse ambition de renouveler leur classement tous les dix ans. Les vins du célèbre village médiéval sont classés selon leur niveau de qualité en Grand Cru, Grand Cru Classé, Premier Grand Cru Classé B et Premier Grand Cru Classé A. Tout propriétaire digne de ce nom aspire, un jour ou l’autre, à passer dans la tranche supérieure. Sauf deux, immuables et qualitativement au dessus des autres, Cheval Blanc et Ausone, seuls classés 1er Grand Cru Classé A dans une forêt pas toujours homogène de Grands Crus Classés. Depuis la création de ce classement en 1956, les choses n’ont pas changé pour ces deux propriétés au firmament qualitatif de l’appellation.

En 2006, le classement avait été revu mais des incompréhensions dans le règlement ont été à l’origine de son ajournement par la justice. Rendez-vous était donc pris en 2012 pour instaurer le nouveau classement. Et cette fois-ci, c’était juré, le cahier des charges serait irréprochable et personne ne pourrait attaquer la crédibilité d’un tel classement. Seulement voilà, les enjeux financiers et les luttes de pouvoir, de plus en plus nombreuses dans le monde du vin, auront peut-être raison de ce nouveau classement.

 Le classement de Saint-Emilion est réalisé sous l’égide de l’INAO (Institut National des Appellation d’Origine) organe public censé être le garant de la qualité des vins français. On le sait, l’INAO est un mammouth complexe à réformer et souvent objet de luttes de pouvoir féroces. C’est la thèse d’Isabelle Saporta. Après avoir enquêté et interviewé les acteurs, elle pose les bases d’une « manipulation » au profit de certaines personnes. En l’occurrence, Hubert de Boüard, le copropriétaire de Château Angélus dont le seul objectif avoué est de rentrer dans le club très fermé des 1er Grands Crus Classés A. Affublé des sobriquets de « Machiavel du vin » ou de « Sarkozy des vignes » Isabelle Saporta ne prend pas les chemins de traverse et accuse ouvertement Mr de Boüard de conflit d’intérêts. Même si les preuves restent à être clairement définies, les faits sont têtus. Hubert de Boüard a depuis 10 ans trusté l’ensemble des places fortes de Saint-Emilion. Président des vins de Saint-Emilion, Président de la Jurade (une confrérie très ancienne où se côtoient les grands propriétaires) et enfin membre de l’INAO et notamment Président du Comité Régional de l’Institution. A ce titre, il rédigea, avec d’autres, le cahier des charges du nouveau classement. La thèse d’Isabelle Saporta est de mettre en lumière le caractère autoritaire et ambitieux de Mr De Boüard. Sa soif d’ambition l’a t-il poussé à créer un cahier des charges pour la réussite de son propre domaine ? La question reste en suspend même si l’appétit de fonctions de l’homme peut prêter à discussion.

Autre point mis en avant par la journaliste d’Europe 1, Mr De Boüard, consultant en vinification pour d’autres domaines, mettrait en avant sa position au sein des institutions favorisant, selon l’auteure, un meilleur classement. Même si Saint-Emilion bruisse de rumeurs depuis plusieurs années et que l’ambition, parfois démesurée, de Mr De Boüard fait des jaloux, les preuves sont complexes à présenter et la thèse repose plus sur des rumeurs que sur des faits avérés.

Alors, pourquoi autant de remue-ménage dans le petit landerneau du vin ? Tout simplement car depuis une quinzaine d’années, le village de Saint-Emilion connaît un regain d’intérêt pour ses vins. La qualité, il faut l’avouer, n’a jamais été aussi bonne et les nouveaux riches sont friands des grands vins de Bordeaux. D’un seul coup d’un seul, les familles possédant des exploitations se sont vues à la tête de fortunes colossales, obligeant certaines à vendre car les droits de successions sont beaucoup trop élevés et les héritiers ne peuvent prendre le relais. Du coup, le prix de la terre augmente de manière exponentielle et les propriétés s’échangent à coup de dizaines de millions d’Euros, notamment à des sociétés institutionnelles comme les compagnies d’assurances ou les banques dont les fonds semblent quasi-illimités. Tout le monde profite de cette augmentation du foncier et l’ensemble des propriétaires de Saint-Emilion est potentiellement millionnaire. De quoi attiser les appétits et les inimitiés.

Le classement de 2012 s’avérait donc très important pour toute la filière. La fortune potentielle de certains reposait sur la qualité de leurs vins. Seulement voilà, la qualité des vins ne semble pas être l’atout principal du classement. Dans la rédaction du cahier des charges, l’INAO a mis en évidence plusieurs critères indispensables au maintien ou au passage dans une autre sphère. Or ces critères sont pour certains totalement subjectifs, du moins totalement incompréhensibles. En effet, la superficie du parking, la capacité d’accueil des domaines, la beauté architecturale voire, comme le médisent certains, les mensurations des hôtesses d’accueil semblent beaucoup plus importantes que la qualité intrinsèque et le terroir. Il est vrai que seulement 50% de la note finale attribuée est directement liée à la qualité ou au terroir pour les Grands Crus Classés et 30% uniquement pour les 1er Grands Crus Classés. Autrement dit, pour être classé ou passer une tranche dans le classement, il ne suffit pas de faire bon, il convient d’être beau, fier et ambitieux. Le procédé n’aurait peut-être pas de quoi choquer si il n’était pas validé par l’INAO, organisme public censé protéger le consommateur des dérives qualitatives. Bien évidemment, certains propriétaires n’ont pas accédé au sacro-saint statut de Grands Crus Classés pour des raisons aussi ubuesques que la trop petite surface de leur parking ou le manque de salle de réception. Il va sans dire que ces propriétaires ont décidé d’engager des poursuites à l’encontre du classement et tiennent rigueur au personnage le plus en vue, Hubert de Boüard, dont le domaine Château Angélus, a été promu 1er Grand Cru Classé A, en compagnie de Château Pavie. Il est vrai que les vins de l’Angélus sont d’une qualité constante depuis plusieurs dizaines d’années et que le classement est un juste retour des choses pour le travail accompli par Mr De Boüard et son équipe, mais le sur-classement de certains, dont des clients de la société de Mr De Boüard, laisse un goût amer à de nombreuses personnes.

Si Isabelle Saporta va devoir fournir des explications à propos des accusations portées à l’encontre de Mr De Boüard (ce dernier ayant porté plainte 9 jours après la sortie officielle du livre), l’INAO devra également s’expliquer sur des pratiques d’un autre âge pour un organisme censé défendre la qualité des vins de France.

Au-delà du risible, au-delà des intérêts financiers qui sont en jeu, au-delà des luttes de pouvoir et des égos, cette histoire ne fait que mettre en lumière le délire dans lequel les vins de Bordeaux, plus particulièrement les Grands Crus Classés, se sont laissés absorber depuis plusieurs années. Les marchés chinois, principalement marché de nouveaux riches souhaitant copier les codes de la consommation continentale, sont tellement friands de grands vins pour asseoir leur réussite que la demande a explosé et les prix ont flambé. Difficile aujourd’hui de trouver une bouteille de Cheval Blanc ou d’Ausone à moins de 600 Euros et de Château Angélus à 300 Euros. Or, les chinois commencent à comprendre que les vins de Bordeaux sont surcotés en terme de prix. De fait, les stocks accumulés ces dernières années dans les caves de Hong-Kong commencent à revenir sur la place de Bordeaux par des chemins plus ou moins détournés. La bulle spéculative commence à se dégonfler et le millésime 2013, dont la qualité s’avère très amoindrie, ne permettra pas de maintenir un niveau de prix stratosphérique.

Du coup, les humeurs s’agitent et les règlements de compte commencent à se faire jour. Les dégustations primeurs, qui auront lieu au tout début du mois d’Avril à Bordeaux, et pendant lesquelles le monde entier se retrouve, bruisseront de rumeurs encore plus farfelues les unes que les autres. D’ici là, le périple juridique du classement de Saint-Emilion continuera son petit bonhomme de chemin et sera, sans doute, à nouveau ajourné.

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