2018 : un millésime avec un supplément d’âme.

2018 : un millésime avec un supplément d’âme.

Miraculeux pour les uns, exceptionnel pour les autres, ravageur malheureusement pour quelques-uns, le millésime 2018 à Bordeaux restera dans les annales viticoles. Ce millésime « débuta en enfer et finit au paradis » selon l’heureuse formule de Stéphane Derenoncourt, vigneron-consultant. Tout d’abord, l’hiver a été doux, « +3°C par rapport aux moyennes » selon Baptiste Guinaudeau de Château Lafleur à Pomerol, pluvieux et long. Le printemps très humide lui aussi a mis du temps pour se réveiller et l’humidité a favorisé les maladies cryptogamiques comme le mildiou qui finit par faire des dégâts dans les vignes.
Fort heureusement, à partir de fin juin et début juillet, la climatologie a changé du tout au tout. Un temps calme s’est imposé, lumineux en juillet, ensoleillé en aout avec des chaleurs diurnes importantes.
Quelques épisodes de grêle ont été dévastateurs notamment dans en Côtes de Bourg ou dans le sud Médoc, où Château La Lagune fut très touché ainsi que son voisin Château d’Agassac mais dans une moindre mesure.

Températures chaudes donc, faisant de 2018 la troisième année la plus chaude depuis 1900 et après 2003, avec des nuits fraiches qui ont permis d’éviter le phénomène de concentration excessive comme en 2003. Cette relative fraicheur permis également de fixer les anthocyanes et de garder une certaine acidité, source de fraicheur dans les vins. Les journées chaudes quant à elles ont eut l’avantage de détruire les molécules de pyrazine (dont le marqueur aromatique est le poivron vert) et de murir parfaitement les baies et les tanins des peaux.

En tout état de cause, trois vecteurs définissent ce millésime :

  • Une pluviométrie importante durant l’hiver et le printemps qui a engendré deux phénomènes distincts : une résurgence du mildiou, cette maladie cryptogamique qui atteint les feuilles et limite les rendements, et des nappes phréatiques au plus haut imposant aux différents terroirs de réagir différemment,
  • Une lutte contre le mildiou de tous les instants qui amènera des réflexions et un combat féroce à la vigne,
  • Une fenêtre de ramassage due à un temps ensoleillé comme jamais à Bordeaux.

La pluviométrie importante a eu un incident sur les maladies cryptogamiques telle que le mildiou ou le rot brun. Ce champignon se positionne sur les feuilles d’une part entamant la capacité photosynthétique de la plante. D’autre part, il peut attaquer les grappes et ainsi amoindrir les rendements. Sous sa forme rot brun (attaque de début juillet), certaines baies ont pu flétrir prématurément et, si elles n’ont pas été correctement triées, ont altéré le vin en apportant des tanins secs, rustiques et des notes de poivre voire quelques touches métalliques.

Jamais, le mildiou n’a donné autant de sueurs froides aux bordelais et aux vignerons français

Jamais, le mildiou n’a donné autant de sueurs froides aux bordelais et aux vignerons français. Même dans le sud de la France, les vignerons ont dû lutter contre ce fléau. Et les plus touchés ont été, sans conteste, les adeptes d’une culture biologique ou biodynamique. Les produits dont disposent les vignerons ne suffisent pas à enrayer une prolifération aussi importante que celle de 2018. Beaucoup ont perdu énormément de récolte. Château Palmer, à Margaux, a ramassé l’équivalent de 11 hl/ha et ne produira pas son second vin, « Alter Ego ». Château Pontet-Canet à Pauillac, encore plus touché, a ramassé moins de 10 hl/ha. Sans compter Château Durfort-Vivens à Margaux et beaucoup d’autres.

Cette virulence de la maladie entrainera inévitablement des questionnements. Mais une chose est sure, il convient de soutenir ces pionniers qui souffrent année après année. Grâce leur soit rendue et que les vignerons bordelais n’oublient pas les précurseurs qu’ils sont.

Heureusement, le climat de l’été a permis d’éradiquer la maladie et l’approche des vendanges a redonné le sourire à des vignerons fatigués et parfois désabusés.
Puis le temps a été idéal. Jamais de mémoire de vigneron l’on n’avait vu autant de facteurs positifs.

Journées chaudes, nuits fraiches, vent léger, quelques pluies bienvenues et surtout un mois de septembre et d’octobre parfaits. Tout était réuni pour capter le meilleur des baies des raisins.

L’adéquation terroir/cépage/vigneron a été importante

Et dans ce cas-là, la qualité n’est pas démocratique. Ce temps idéal bonifie les raisins et permet aux meilleurs terroirs de tenir la distance quand les terroirs moins qualitatifs souffrent un peu. D’autant que la pluviométrie du printemps, la qualité de la viticulture et la lutte contre le mildiou ont imposé à la vigne un stress permanent. De facto, les grands terroirs s’en sortent par le haut, les autres ont été moins gâtés.
Cette fenêtre de ramassage exceptionnelle met aussi en avant les stratégies de chacun. En 2018, jamais l’adéquation terroir/cépage/vigneron n’a été aussi importante. Le choix de la date de vendange à son optimum a été un réel avantage mais un stress permanent pour les vendangeurs. Certaines propriétés n’ont pas hésité à vendanger les merlots tôt et attendre leurs cabernets, d’autant que la climatologie parfaite a permis une maturité idéale des raisins. Le vigneron devait interpréter la bonne date de récolte et ne point appliquer des schémas tout faits, déclinés à l’envi depuis plusieurs décennies comme l’explique l’article « 2018 un millésime de conviction ».

Très clairement le réchauffement climatique sied à Bordeaux. 2018 est un millésime frais, grâce à une maturité lente des baies, à des niveaux d’acidité intéressants (bien que les pH soient hauts, certains frôlent les 4) et surtout à des récoltes de raisins à la maturité juste.

En termes de profil organoleptique, 2018 sera singulier. Il possède un réel supplément d’âme comme peu de millésimes à Bordeaux. Les vins sont éclatants, frais, avec des densités et des charges tanniques importantes, mais avec des maturités « al dente » qui laissent parfois croire que le vin est fluet. Ils se présentent plus sur la linéarité et la pureté du toucher de bouche que sur la masculinité et l’impression de concentration et de densité.

Millésime schismatique

Pour ces raisons, ce millésime sera compris de manière très différente. Les vignerons qui possèdent des recettes toutes faites, à savoir des raisins en surmaturité, de nombreux remontages, des extractions fortes et l’usage de barriques neuves à outrance, sont clairement passés à côté d’un millésime exceptionnel. Les autres, adeptes des infusions, de l’éclat de fruits, d’une gestion du froid intelligente et de boisés délicats, ont produit des vins impressionnants d’équilibre, de précision, de pureté et des touchers de bouche somptueux. Pas crémeux mais purs et cristallins pour certains, linéaires pour beaucoup.

Du côté de la critique, c’est un peu la même chose. Comme en 1982, où certains expliquaient que le millésime ne tiendrait pas dans le temps, Robert Parker et Michel Bettane affirmaient le contraire. Ils ont eu raison avant tout le monde. Qui se souvient des thuriféraires de l’époque ? Personne ! Ce millésime laisse songeur quelques critiques qui expliquent que les vins sont denses, tanniques, pas toujours équilibrés et un peu fluets. Comme en 1982.

Je me range du côté de ceux qui pensent que 2018 est un millésime exceptionnel

Je me range du côté de ceux qui pensent que 2018 est un millésime exceptionnel. Un millésime grandiose qui a produit des vins d’une rare qualité. C’est la première fois que je note des vins à des niveaux aussi élevés. Et ce qui ravit, c’est que les terroirs, forts différents dans le Bordelais malgré une légende tenace, n’ont jamais été autant mis en avant qu’en 2018, offrant des vins différents même à quelques encablures l’un de l’autre. Qui peut dire que Beau-Séjour Bécot 2018 et Canon 2018 sont identiques ? Personne ! Et pourtant ils bénéficient tout deux des conseils du même oenologue.

Une chose est sure, le consommateur sera le grand gagnant. Les vins sont éclatants, frais, digestes et denses et possèdent tous les atouts pour satisfaire les palais les plus exigeants tout en offrant des potentiels de garde très longs. Si les élevages sont respectueux, les vins pourraient être savoureux tout au long de leur vie. Les amateurs n’auront pas besoin d’attendre 20 ou 40 ans pour les apprécier. Ils pourraient se construire selon différentes étapes. Des vins digestes et éclatants de fruits dans leur jeunesse, puis plus profonds dans leur adolescence pour finir racés et très classiques à leur apogée gustative.

2018 marque un tournant à Bordeaux. Les styles évoluent, les vins trop boisés tendent à disparaitre, la surmaturité n’est plus la norme. Entre évolution stylistique, viticulture de haute couture, buvabilité retrouvée et plaisir de la garde, 2018 est définitivement un millésime possédant un supplément d’âme. Résonne alors les mots de Goethe : « faire un meilleur avenir avec les éléments élargis du passé ». C’est désormais la route que semble prendre la région de Bordeaux.

Conseils d’achats et prix

N’étant pas devin, impossible de donner une orientation de prix tant la place de Bordeaux est un ensemble complexe. Mais une chose semble faire consensus, beaucoup de propriétés devraient maintenir les prix de 2017 ou légèrement augmenter. Nonobstant le prix, le consommateur doit garder à l’esprit le potentiel du millésime et ne pas hésiter à acheter. C’est le moment idéal pour réaliser d’excellentes affaires pour vous, vos enfants ou vos petits-enfants.

Tableau des notes et des commentaires

Tableau des notes sans les commentaires

 

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