Biodynamie et rationalité, essai d’approche épistémologique

Biodynamie et rationalité, essai d’approche épistémologique

A travers l’émergence de la bio-dynamie dans le paysage agricole et viticole contemporain tend à se vivre une re-problématisation de la pensée agronomique, une réarticulation de la question de la nature et du statut de l’intervention de l’homme sur elle. La bio-dynamie dérange ainsi les savoirs installés et la manière dont l’économie contemporaine les utilise, l’industrie agro-alimentaire en particulier, pour une instrumentalisation du monde protéiforme et son exploitation sans limites en quête de profits toujours plus importants.

De tels mouvements de fond toujours hésitent et peinent à se formuler. Autant il est aisé à une discipline nouvelle de se lire clairement, dès lors que son objet se situe dans le paysage intellectuel du savoir installé dont il constitue seulement un enrichissement ou une inflexion, autant il lui est difficile de s’expliciter en tant que mise en cause d’une hégémonie épistémique et bien davantage encore s’il s’agit d’y installer une antithèse franche. En viticulture et en agriculture, il s’agit bien, en effet, d’introduire une pratique visant la santé physique et spirituelle de l’homme et de la nature, en lieu et place de pratiques cherchant principalement la productivité, la rentabilité et le profit, souvent sans égard pour la dignité ou la santé du consommateur.

Or, tel est bien le cas avec la bio-dynamie. Elle ne prend pas en charge la viticulture ou l’agriculture en tant que relevant d’un domaine spécifique et en cela franchement distinct du champ de la nature (du monde) en général. La bio-dynamie ne s’engage pas au nom d’un savoir spécifique touchant le sol et la plante, savoir constitué, auto-suffisant… Ce n’est pas seulement de la terre viticole ou agricole en elles-mêmes qu’elle se préoccupe, mais d’un ensemble où s’intriquent d’innombrables composantes, forces et matières intimement mêlées.

la bio-dynamie cherche à être en phase avec le système qui donne vie à la Terre

Pratique fondée sur les processus qui ont créé la plante, plutôt que sur la compréhension de la matière qui la compose, la bio-dynamie cherche à être en phase avec le système qui donne vie à la Terre. Dans cette heuristique, cette dernière ne possède pas la vie, elle la reçoit par son appartenance à un système solaire et stellaire. Dès lors la bio-dynamie, loin de se juxtaposer à l’agronomie conventionnelle (savoir installé d’aujourd’hui et transmis dans les écoles comme dans les universités), fait récurrence sur ladite agronomie, la traverse, l’interroge.Elle reformule la position de l’agriculture dans l’ensemble de la culture humaine.  Au travers une agriculture dont le but est la santé de l’homme, et non pas le profit, l’agriculture deviendra une impulsion vers un renouveau de la relation entre l’homme et la terre, entre l’homme et le monde physique.  Ainsi débute la vraie renaissance, une renaissance où l’homme embrasse son rôle d’être vivant, médiateur entre le monde physique et le monde spirituel.

On peut penser que la biodynamie relève de la religion, mais Rudolf Steiner a bien expliqué que les mesures qu’il proposait ne pouvaient surtout pas être comprises comme devant remplacer les bonnes pratiques agricoles, telles le compostage, l’attention portée au choix du fermier, le respect de la diversité des espèces végétales et animales sur la ferme. Il invitait d’ailleurs les agriculteurs qui l’écoutaient à mettre à l’épreuve les hypothèses qu’il proposait. « Les méthodes biodynamiques viennent accompagner les bonnes pratiques physiques de l’agriculture.  Bien des pratiquants de la biodynamie perdent de vue cet aspect essentiel de la biodynamie et tombent dans une vague rêverie aussi peu fructifère que les méthodes industrielles.  Quant à elle, malgré ses tentatives répétées, l’agriculture industrielle n’a jamais pu contrarier l’importance de ces mesures traditionnelles. Bien au contraires, la dégradation constante du paysage et des terres agricoles témoigne de l’échec spectaculaire des méthodes de l’agriculture industrielle ».[1] 

Ainsi, on ne peut pas constater deux approches viticoles et agricoles, inégalement appropriées, mais partout conciliables selon un juste chiffre. Ces approches sont hétérogènes, pire contradictoires. Ni objet situé dans le paysage du savoir installé, ni antithèse franche, n’existant que de n’être pas ce qui serait commode qu’elle fut, la bio-dynamie est l’émergence d’une tension épistémique au sein de la pensée agronomique.

Les préparations bio-dynamiques fonctionnent comme des informations stimulantes pour des lieux habités par des plantes

Mobiliser de façon ouverte et contrôlée, au bénéfice de la Nature, des forces qu’on ne crée pas mais que l’on reconnaît y être à l’œuvre, telle est la légitime ambition des viticulteurs et agriculteurs bio-dynamistes. L’impact réorganisateur des fonctionnements naturels par les « préparats »,tisanes et composts, est probant et visible sur la plante qui retrouve par leur médiation ses fonctionnements naturels.[2]La comparaison des trois méthodes de viticulture -conventionnelle-chimique, biologique et bio-dynamique – conduite par Anne-Claude Leflaive et Pierre Morey sur une même parcelle, le Clavoillon, a mis en évidence que l’activité biologique était de loin la plus grande en culture bio-dynamique, que les racines y allaient le plus en profondeur, que les différentes faunes naturelles (épigées et endogées) y étaient les plus nombreuses et équilibrées. Et de surcroît les vins issus de la pratique bio-dynamique gagnaient en pureté, minéralité, qualité salivaire, sapidité…, en fait étaient d’un niveau énergétique supérieur. Une nouvelle expérimentation est en cours dans le sud de la France.

Les préparations bio-dynamiques fonctionnent comme des informations stimulantes pour des lieux habités par des plantes, des champignons, des insectes, des bactéries, des microbes…, des lieux à l’identité toujours singulières, façonnée aussi par l’air ambiant, la lumière, le vent, les conditions micro et méso-climatiques locales… Ces caractères tactiles du lieu, quand il est respecté, se retrouvent dans le verre : le message du lieu.

Bien sûr, la pensée mécaniste dominante est bousculée par une telle approche où le sensible, l’invisible, le subtil, les forces de vie, l’emportent sur la matière pure et dure représentée par les intrants chimiques et biochimiques contemporains. Par les pratiques bio-dynamiques les niveaux d’organisation les plus matériels s’offrent à des réaménagements à partir d’informations dynamisées… Que quelques grammes de préparations 500 et 501 dynamisées, suffisent à activer le fonctionnement d’un hectare de vignes ne peut que surprendre un viticulteur ou un agriculteur formé à l’utilisation massive de produits dont ils ne connaissent que le mode d’emploi transmis par le vendeur. « Mais on ne devrait pas être surpris par leur réaction.  Ce sont des agriculteurs qui, depuis bien longtemps, ne travaillent plus avec la nature, mais malgré la nature.  Les études de la nouvelle science de l’agro-écologie le démontrent bien. »[3] 

Bien sûr ces modes d’emploi de l’agriculture et de la viticulture chimiques ont été développés, leurs effets démontrés par des expérimentations, et certains viticulteurs en ont la culture. Cependant, ces effets démontrés portent sur une seule réalité, maladie ou insecte à éradiquer, sans prendre en compte, et surtout sans étudier, les effets de tels produits sur l’ensemble du système naturel. Il est vrai aussi qu’il existe sans doute des viticulteurs bio-dynamistes qui ne font que reproduire des conduites menées par d’autres personnes, sans en avoir la culture. Il existe sans doute également des viticulteurs qui affichent la bio-dynamie dans un esprit marketing. Cependant, il est essentiel de rappeler que de nombreuses expériences ont mis en évidence la spécificité d’un fait bio-dynamique reproductible. On peut évoquer également un chef de culture qui reconnut à l’aveugle les rangs de vigne qui avaient reçu la préparation 501 en se fiant notamment au positionnement des feuilles, qui les distinguaient des autres rangs de vigne.[4]

On est, avec la bio-dynamie, dans une autre forme de rationalité que celle de l’agronomie actuelle

Cependant, fondamentalement, la bio-dynamie répudie comme obsolète toute représentation simplement mécaniste du monde, si sophistiquée se veuille-t-elle, mais n’éclaire pas l’articulation entre l’ordre du sens qu’elle donne à ses actions et l’ordre de la causalité dont ne cesse d’être présupposée l’effectivité de toute activité humaine ! On est, avec la bio-dynamie, dans une autre forme de rationalité que celle de l’agronomie actuelle, dans une pensée de type plus systémique : on considère que des informations circulent dans des séries de boucles de feed-back parfaitement adaptées dans l’état de santé de la vigne et désorganisées dans la maladie[5]. On est dans une rationalité dialectique.

L’univers agronomique contemporain est né de la pénurie alimentaire consécutive aux deux dernières guerres mondiales et à la décolonisation, donc il s’est construit sur la recherche de la quantité, du productivisme, et n’a jamais fait grand cas des approches qualitatives émergeant pourtant dès la fin du 19èmesiècle, en particulier avec la bio-dynamie, née de sa proximité avec la pensée de Goethe. On peut en effet penser que la bio-dynamie est en résonnance avec la philosophie vitaliste développée par ce dernier, dans la foulée de son livre « Métamorphose des plantes »,où il essaie de comprendre comment une graine peut donner une forêt.[6]

Dans une telle approche, il n’est pas interdit de penser que les pratiques bio-dynamiques sont en phase avec la conviction que l’attitude de l’homme, son esprit, ses pensées, ses attitudes, ont un effet sur le monde naturel et sur la ferme qu’il conduit. C’est ce que pense sans complexes Ted Lemon,[7]un viticulteur bio-dynamiste californien qui offre à l’amateur des vins de lieu à la diversité évidente, sapides, purs et à l’énergie salivante. Avec la bio-dynamie, il n’est pas interdit de penser non plus qu’il n’y a pas de différence entre les forces vitales à l’œuvre dans la nature en général et celles présentes chez l’homme en particulier. Même l’ipséité de ce dernier participe de cet univers de forces vitales !

On comprend ainsi aisément que tous ceux qui se sentent dérangés par l’émergence décomplexée d’une bio-dynamie radicalement différente des savoirs officiels, qui intéresse de surcroît les plus grands domaines viticoles de la planète, la taxent de pratique religieuse, ésotérique ou fumeuse, ou encore de « pratique homéopathique intelligente ». Ils ne peuvent admettre qu’il puisse s’agir d’une véritable alternative raisonnable à une agronomie productiviste mécaniste qui, pourtant, détruit la bio-diversité de la planète. Ces critiques restent dans la conviction que l’agronomie officielle est en capacité de corriger ses erreurs du passé.[8].   Les bio-dynamistes considèrent qu’une autre approche est possible en agriculture et viticulture, bien plus à même de restaurer les équilibres naturels à l’œuvre sur terre.

Ramener les bio-dynamistes perdus dans les voies de la religiosité ou de l’ésotérisme, telle est l’ambition de la critique en vin dominante contemporaine.[9]Offrir aux amateurs des vins les plus purs possible, les plus proches de leur origine qu’on puisse espérer, sapides et minéraux, telle est l’ambition des viticulteurs bio-dynamistes qui savent que ce ne sont pas les prescripteurs dominants qui les font vivre, mais leur travail et la qualité de leurs vins que le bouche à oreille propage.

Quoi qu’il en soit, comme l’exprime très bien Olivier Humbrecht, ingénieur agronome, œnologue, master of wine et vigneron bio-dynamiste : « Dans la mesure où personne ne sait expliquer ce qui a créé le vivant sur terre sans utiliser la religion, je pense que la bio-dynamie a le droit d’exister sur la simple constatation des résultats obtenus. » Bruno Clavelier, diplômé en œnologie et viticulture, viticulteur bio-dynamiste, affiche clairement son choix : « C’est comme un instrument de musique mieux réglé pour interpréter la partition. Cela sonne plus vrai, plus précis, avec une vibration moins terne, plus vive, plus aiguisée… La minéralité du vin est transcendée. Il a une solidité minérale comparable à un axe qui donne une personnalité, un tempérament au vin ! »

Ni branche de l’agronomie mécaniste contemporaine, ni simple prolongement de l’homéopathie, la bio-dynamie mérite d’être reconnue comme un modèle scientifique spécifique, générant une opérativité probante, visible dans la vigne et dans le verre. Assumant son ancrage dans une pensée de la complexité chère à Edgar Morin, elle réconcilie l’homme avec la Nature en lui rappelant qu’il n’en est ni déconnecté, ni maître de son fonctionnement. La nature fonctionnait avant que l’homme n’en connaisse les lois, il est bien loin de les connaître toutes, et elle continuera à fonctionner quand l’homme l’aura rendue invivable pour lui !

Bien sûr, l’introduction du suprasensible par Rudolf Steiner déroute les tenants de la science objectivante, bien moins cependant ceux qui se reconnaissent dans une rationalité dialectique, comme le chercheur en immunologie du cancer, J. C. Salomon, qui parlait de métabiologie. Point n’est besoin d’ailleurs de chercher une causalité suprasensible, mais simplement de reconnaître que la bio-dynamie fait appel à des forces que la science officielle actuelle ne connaît pas.

Avec la bio-dynamie, on peut considérer, avec Claude Bourguignon[10], qu’on passe d’une agronomie de guerre à une agronomie de paix, une paix signée entre l’homme et la nature ! Avec l’espérance que l’homme ne poursuivra pas une conquête de la planète destructrice des équilibres naturels, qu’il saura renouer avec la sagesse des premiers rationalistes du sixième siècle avant Jésus-Christ[11] : « Quand on intervient sur la nature, il faut toujours se demander si ce que nous faisons sur elle est bon pour elle. » On pourra également méditer les questions fondamentales kantiennes : Pourquoi quelque-chose plutôt que rien ? Qu’est-ce que l’Homme ? Que m’est-il permis d’espérer ?[12]

[1]Ted Lemon, chef de file de la bio-dynamie en Californie. (On lira sa contribution dans le livre : J. Rigaux, Le terroir et le vigneron, Terres en Vues, 2006, pp. 285-293.

[2]B. Clavelier, « C’est au petit matin qu’on active, grâce à la préparation 501, les forces verticales, avec un brouillard fin qui monte lentement comme la rosée matinale vers le cosmos. La bouse de corne (500), à l’inverse, est offerte aux sols et aux racines sous forme de grosses gouttes qui rejoignent le sol, en fin de journée. On profite de l’inspiration de la terre pour activer un mouvement de descente », B. Clavelier, in Le Terroir et le vigneron.

 

 

[3]Ted lemon, Littorai, Sonoma, Californie.

[4]Evoqué par O. Humbrecht et T. Weber, in Michel Onfray…le vin mauvais ?p.30.

[5]J. C. Salomon, Le tissu déchiré : propos sur la diversité des cancers, Seuil.

[6]G. Ducerf, botaniste, s’inscrit dans cette voie dans son ouvrage : Les plantes bio-indicatrices. Il a enseigné dans l’Ecole de Beaujeu, créée par Suzanne et Victor Michon, où était, en particulier, enseignée la bio-dynamie.

[7]« Les préparats ne peuvent réussir pleinement qui si l’on s’en sert de manière intentionnelle, en réunissant le préparat avec l’intention de l’homme. »

[8]« C’est une fuite en avant, pire une folie scientifique de croire que la science saura corriger toutes ses erreurs alors que tout indique qu’au niveau écologique l’agriculture industrielle est un échec », Ted Lemon, Littorai, Sonoma, Californie.

[9]La question religieuse ne peut être qu’instrumentalisée dans une culture marquée par une représentation monothéiste du monde. La bio-dynamie ne poserait aucun problème dans une culture animiste ou polythéiste !

[10]Claude et Lydia Bourguignon fréquentèrent et enseignèrent à l’Ecole de Beaujeu, aux côtés de Jean Nolle (traction animale), Josette Ducom (bio-dynamie), P. André (vétérinaire, homéopathe), J. Y. Henri, (médecin homéopathe), Yves Hérody (géologue et pédologue)…

Yves Hérody est le consultant du Groupe d’Etudes et de Recherches sur les Terroirs (GEST) initié par Dominique Lafon, Jean-Claude Rateau, Emmanuel Giboulot et quelques autres au début des années 1990.

On lira de L. et C. Bourguignon, Manifeste pour une agriculture durable, Actes Sud.

[11]Thalès, Anaximandre, Anaxagore, Anaximène…

[12]R. Steiner lisait Kant, Nietzsche, Goethe… Il avait particulièrement travaillé la partie, « La Dialecrtique Transcendantale »dans la Critique de la Raison Pure, où Kant souligne l’impuissance de l’entendement humain.

 

Comments are closed.