Bordeaux 2017, résumé d’un millésime hors normes

Bordeaux 2017, résumé d’un millésime hors normes

De notoriété publique, 2017 est déjà considéré par beaucoup comme un millésime de qualité moyenne à cause d’un gel mordant les vignes et déchirant les coeurs dès les premières lueurs des 20 et 21 avril 2017 puis des 27 et 28 avril 2017. À Bordeaux, mais également en France, en Italie ou en Espagne, l’Europe viticole s’est réveillée transie de froid et le coeur serré. Très tôt les équipes étaient en place pour essayer de combattre cet ennemi invisible qui s’immisce partout. Certains ont essayé les hélicoptères, d’autres les chaufferettes ou encore les bottes de paille enflammées au coeur des vignes. Malheureusement, aucun remède n’a pu venir à bout de cette calamité. Dès les lendemains matins, les médias se faisaient l’écho des dégâts et à tout jamais le millésime était signé par cette meurtrissure. Gel il y a eu, donc qualité il n’y aura pas.

Pourtant, à bien y regarder, la sentence imposée par une bien-pensance autoaffirmée, s’avérait plus nuancée. Dans certaines régions, comme l’Entre-deux-Mers, les Graves, quelques zones de Pessac-Léognan, le bas des côtes de Saint-Émilion ou encore une grande partie du Haut-Médoc et de Listrac, les vignes étaient ravagées. Inutile de le nier. Mais même si une part importante du bordelais fut touchée et que la quantité de production fut réduite de presque 40%, il n’en reste pas moins qu’une grande partie fut épargnée. Et dans ce cas précis, ce sont les meilleurs terroirs de Bordeaux, les plus qualitatifs, qui furent sauvés des affres du climat. Nicolas Thienpont, le talentueux vinificateur de Larcis Ducasse, Pavie Macquin ou encore Beauséjour Héritiers Duffau-Lagarrosse synthétise cette analyse en une sentence bien trouvée :  « le gel n’est pas démocratique ». Et effectivement, de démocratie il n’y eut point.

Situés sur les bas de coteaux ou dans les plaines pour la rive droite ou bien éloignés de l’estuaire de la Gironde pour la rive gauche, il faut bien convenir, sans dénigrer aucunement la qualité du travail des vignerons qui réalisent de très beaux vins sur ces terres, que les terroirs de seconde zone ont terriblement souffert. La superposition d’une carte viticole du début du XIX siècle avec une carte contemporaine montre que les zones de gel sont réparties dans des endroits qui n’étaient pas plantés. L’appellation Margaux, par exemple, a particulièrement souffert sur la commune d’Avensan dont on sait que les terres furent gagnées sur les forêts de pins et les sables noirs.

Mais pour ne point faire de généralité et ne pas entrer dans le jeu de la facilité, scindons dès à présent notre raisonnement. D’un côté les terroirs gélifs, ceux où le gel a terriblement affectés les quantités et pour certains la qualité, et de l’autre les terroirs non gélifs qui eux représentent l’essence même de ce que fut Bordeaux il y a fort longtemps. Sur les terroirs de seconde zone, l’amoindrissement qualitatif est en grande partie dû au gel et à un manque de maturité évident notamment sur les grappes de seconde génération. Cela n’augure en rien que les vins n’ont aucun intérêt, mais simplement que l’hétérogénéité est marquée et qu’il conviendra de réaliser un tri sévère avant d’acheter. Toutefois, les vins fruités et gourmands avec de beaux éclats de fruits raviront les consommateurs pendant les 4 à 5 prochaines années.

Sur les terroirs « historiques », ceux qui ont peu ou pas subi de gel, la scission qualitative pourrait s’opérer selon diverses variables dont le dénominateur commun pourrait être la date de vendange. Reconnaissons-le, malgré l’épisode de gel, 2017 fut un millésime précoce. Débourrement très tôt (d’où les dégâts du gel), chaleur estivale en juin, léger stress hydrique en été avec une luminosité et un ensoleillement modérés qui ont permis aux raisins une maturation très lente. Contrairement aux deux derniers millésimes, l’arrière-saison ne fut pas ensoleillée et les pluies de début et mi-septembre imposèrent des vendanges plutôt précoces et furent la cassure qualitative du millésime. Il y a ceux qui ont ramassé avant la pluie et ceux qui ont ramassé après la pluie. Dans le cas des cabernets, l’incidence n’était pas marquée, mais pour les merlots, un tour rapide dans les vignes suffisait à comprendre que les foyers de pourriture grise étaient présents.

Les vignerons qui étaient dans les vignes dès la fin aout, ont pu constater de visu que les maturités étaient parfaites, notamment pour les merlots. Un exemple frappant, Château Calon Ségur, à Saint-Estèphe, a vendangé ses premiers merlots le 4 septembre. Un quasi record.

Avec une maturation lente des baies pendant l’été, des acidités maliques importantes, des pH assez élevés, les caractéristiques organoleptiques des vins sont sur le papier quasiment idéales. Quasiment, car les pluies de début septembre, même si elles donnèrent un peu de souffle à la vigne, amoindrirent légèrement la qualité et le manque d’ensoleillement automnal ne permit pas un murissement parfait comme en 2016 par exemple.

Quoi qu’il en soit, le millésime 2017 a demandé un travail important à la vigne et au chai. Les élevages sont, comme toujours, décisifs à Bordeaux tandis que la vision de l’oenologue ou du consultant s’avère essentielle à la réussite d’un cru. Plus que jamais 2017 imposait aux consultants et oenologues de ne point signer le vin, mais de laisser parler les terroirs les plus qualitatifs. Certains ont compris, d’autres sont passés à côté.

Mais l’aspect qui choque le plus lorsque l’on parle de 2017 est bien entendu cette injustice faite à la partie du bordelais la plus vulnérable économiquement. Comme nous le disions, les terroirs les plus touchés ne sont pas forcément les plus qualitatifs et les modèles économiques de ces propriétés sont très fragiles. Le gel a demandé un travail important à la vigne, augmentant les couts de production, que beaucoup ne peuvent se permettre. Au-delà de la qualité, ce sont les pérennités des entreprises du bordelais qui sont aujourd’hui en grande difficulté. Les efforts entrepris par de nombreux vignerons pour proposer aux consommateurs des vins dignes d’intérêt pourraient être anéantis par une médiatisation à outrance du gel et une communication négative quant à la qualité du millésime. C’est d’abord à ces courageux femmes et hommes, vignerons de qualité, qu’il convient aujourd’hui de penser.

Pour les autres, les vins les plus réputés, ceux qui n’ont pas ou moins gelé, l’heure n’est pas à la grandiloquence. Les conditions économiques de leurs collègues les amènent à une prise de recul salutaire et parfois à une entraide vigneronne courageuse.

En résumé, car un long développement de la climatologie et des caractéristiques ne suffirait qu’à rendre ce millésime trop complexe, les vins touchés par le gel sont très hétérogènes. Ceux faiblement touchés s’en sortent particulièrement bien. Quant aux terroirs historiques de Bordeaux, ils proposent des vins pleins de classe et de grande qualité. D’autant que les parcelles moins bien situées ont pour la plupart été victimes du gel et ne rentrent donc pas dans l’assemblage des « grands vins ». Les vins les plus réussis sont donc des essences des terroirs bordelais que nous connaissions dans les années 1950/1990, avec des fraicheurs et des éclats de fruits magnifiques et des acidités relativement élevées malgré des pH hauts. Des vins qui peuvent avoir la fierté d’appartenir au « canal historique » de Bordeaux et qui possèdent de très beaux potentiels de garde.

Mais pour être très sincère, confirmons que la qualité du millésime 2017, pour les multiples raisons que nous venons d’évoquer est en dessous de 2016 tout en étant, pour certains, au-dessus de 2015. Et même si comparer 2017 avec un autre millésime reste totalement inapproprié tant ce millésime est singulier de par sa construction climatologique, jeter le bébé avec l’eau du bain est une facilité que certains affectionneront pour éviter de prendre des risques.

Singulier et clivant

Tout en mettant de côté les affres climatologiques, ce millésime 2017 risque de sonner une nouvelle ère pour Bordeaux. Depuis plusieurs années les vins boisés, denses et les macérations longues ne sont plus du gout des consommateurs. Et avec un millésime dense sans être opulent, les stratégies qui vont en ce sens risquent de pâtir de cette étroitesse de vue. De plus en plus de vins possèdent des acidités et des éclats aromatiques qui ont fait la réputation de Bordeaux bien avant la mode des vins boisés et des raisins très murs. Un vrai clivage est en train de naitre dans le bordelais entre les consultants qui appliquent des recettes toutes faites et les oenologues/consultants qui aiment les vins plus frais et plus droits, plus représentatifs des formidables terroirs du bordelais.

De même, la fin de l’ère Parker laisse les critiques de vins dans une expectative où tout le monde pense prendre la place du grand gourou. Malheureusement ou heureusement, c’est selon, le grand homme ne sera pas remplacé et l’ère des critiques américains aimant les vins boisés et denses tend à s’amoindrir, tout comme leur pouvoir d’ailleurs. Ce n’est pas pour rien si les négociants reprennent la place qui est la leur, celle de sélectionneur, de distributeur et de relais pour les propriétés.

Enfin, une nouvelle génération de quadras, souvent salariés des propriétés, commence à prendre le pouvoir en bordelais contre l’oligarchie en place qui veut tout contrôler et tout régenter.

À plus d’un titre, il se pourrait bien que Bordeaux revienne à des fondements historiques salutaires et que 2017 soit un millésime de changement tant au niveau de la critique qu’au niveau des styles de vins.

Les styles de vins justement. En 2017, les vins possèdent un très bel éclat de fruits, de la digestibilité grâce à des acidités importantes même si les pH sont parfois un peu hauts. Mais le marqueur du millésime est sans conteste la densité des vins. Ne se détectant pas aux premiers abords, la densité est présente, mais sa sensation est amoindrie par des rectitudes et la digestibilité importante. Certains pensent que les vins sont « légers » alors que les charges tanniques sont assez importantes et les structures parfaitement équilibrées. Tous ces aspects confirment le potentiel de vieillissement des 2017 tout comme leur capacité à être bu jeunes avec beaucoup de plaisir.

Faut-il acheter ?

Encore une fois, et au risque de se répéter, les meilleurs vins possèdent des éclats de fruits, des potentiels de vieillissement et des niveaux qualitatifs très intéressants. Le contexte économique du millésime, avec la signature du gel, impose une baisse des prix ce qui pourrait, pour certains vins, déboucher sur des rapports qualité/prix très intéressants. Ceux qui ne voudront pas jouer le jeu de la baisse risquent d’être mis hors circuit et ceux qui vont proposer des vins avec 15% à 25% de baisse des prix pourraient tirer leur épingle du jeu. Mais reste à savoir si les consommateurs voudront entendre les bilans des critiques et si le gel n’a pas marqué, à jamais, la réputation du millésime. Dans ce cas, l’acheteur malin saura dénicher les bonnes affaires et aura dans sa cave des vins de très belles qualités !

Bonne lecture et surtout bonne sélection.

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