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Où va la Bourgogne ?

Je m’inscris, humblement, dans les pas de Raymond Baudouin, fondateur de la Revue du Vin de France, et de son crédo : défense du consommateur, défense de la qualité.
Adopter la posture est facile, la tenir est beaucoup plus complexe. La preuve : s’attaquer à la Bourgogne, en ce moment, n’est pas chose facile. Connaissant un succès d’estime, un incroyable engouement, la région est révérée dans le monde entier. Les vins de Bourgogne plaisent, s’échangent, spéculent dans une croissance économique importante comme la Bourgogne ne l’avait vécue depuis le règne des négociants-bourgeois au XIXe. Pourtant, à bien y regarder, cette dynamique pourrait connaitre un coup d’arrêt brutal dans les mois ou l’année à venir. Grâce, ou à cause, du succès rencontré, certains vignerons bourguignons, et en particulier la jeune génération de domaines très connus, commencent à vivre dans un monde parallèle qui les empêche de voir la réalité en face. La réalité ? Plutôt, les réalités.
D’un point de vue qualitatif tout d’abord. Si les progrès des vignerons furent importants, notamment pendant la période de la fin des années 1990 et du début 2010, il faut reconnaitre qu’aujourd’hui la qualité stagne, voire s’infléchit à la baisse. De très nombreux grands vignerons de Bourgogne connaissent une stagnation qualitative évidente. En cause, une dégénérescence des vignes, un travail viticole de moindre importance chez certains, une facilité économique qui n’invite pas à la remise en question et, il faut bien le reconnaitre, quelques millésimes pas toujours très faciles à gérer. Les aléas climatiques sont nombreux, de la grêle au gel, de la grillure à la drosophila suzukii. On le sait, c’est une vérité paysanne que d’être dépendant du climat. Mais cela n’empêche en rien les vignerons consciencieux, ceux qui réalisent un travail de fond, de réussir malgré les caprices de Dame Nature. Souvent, ce ne sont pas les plus connus. Les autres se repaissent dans une certaine satisfaction, un certain immobilisme. Les vins se vendent, pourquoi évoluer ?
Deuxième état de fait : les prix. On nous assène, depuis le début des années 2000, une logique qualitative : la nécessaire augmentation du prix prend son origine dans l’augmentation des couts de production. C’est vrai. On met aussi en avant la logique économique : « vous comprenez, la demande est très élevée et l’offre toujours aussi ridicule ». Logique qui arrange tout le monde, du propriétaire au consommateur-allocataire, car la spéculation poursuit son chemin. Pourquoi pas. Mais quid du millésime 2018 ? Devant des quantités produites parfois pléthoriques, surtout en Côte de Beaune où les rendements peuvent excéder les limites autorisées et sont parmi les plus importants de ces vingt dernières années, les vignerons maintiennent des augmentations de prix, parfois à des niveaux records, atteignant près de 100 % pour certains. Suivons la logique bourguignonne : puisque l’offre augmente en quantité importante, avec une demande stagnante, le prix devrait baisser ? Que nenni ! Certains vignerons affichent des prix de 2018 totalement délirants qui imposent à de nombreux allocataires historiques d’annuler leurs réservations.
Troisième problématique : les stocks. On le sait peu, mais certains vignerons disposent de stocks importants pour les quantités produites. On ne compte plus les chais pleins, les nouvelles structures de stockage érigées dans la hâte d’une vendange à venir. La crise sanitaire, qui a mis un coup d’arrêt à la vente en restauration, pourtant gros pourvoyeur de vins de Bourgogne, ne fait qu’accélérer le phénomène. C’est un secret de Polichinelle pour beaucoup, mais une vérité facilement vérifiable.
Et que dire de l’explosion des vins de marque? J’entends par là, des vins portant le nom du vigneron. La demande soutenue a permis de mettre en lumière certains vignerons talentueux. C’est tant mieux. Sauf que cette mise en lumière est toujours frustrante quand les quantités produites sont limitées. Alors, certains ont trouvé une astuce. Ils achètent des raisins, vinifient ou pas les vins, et apposent leurs noms sur les étiquettes. En jouant habilement sur le nom, on peut ainsi laisser croire aux consommateurs pas très renseignés qu’il s’agit d’un vin de domaine alors que c’est un vin de négoce avec une rigueur du travail viticole pas toujours à la hauteur de la notoriété de l’acheteur, rappelons-le, vigneron connu. Aussi voit-on fleurir de « nouvelles gammes » dont on peine, même pour les habitués que nous sommes, à faire la différence entre le domaine et les raisins achetés (en toute justice, le phénomène semble être le même dans le Jura ou dans d’autres régions viticoles). Appâté par le nom, le consommateur paye rubis sur l’ongle, un prix parfois trop élevé pour la qualité intrinsèque du produit. C’est ce que l’on appelle être le dindon de la farce.
Enfin, l’attitude générale. Depuis quelque temps, le légendaire accueil bourguignon en prend un coup. Alors que le Docteur Laplanche aimait à comparer dégustations bordelaises et dégustations bourguignonnes à une époque où les bordelais ne faisaient pas gouter les vins, aujourd’hui, passer du temps auprès d’un vigneron bourguignon devient une aventure bien compliquée. Même en tant que critique de vins combien de fois me suis-je fait rabrouer ou tout simplement laissé sur place suite à un rendez-vous non honoré ? On préfère recevoir les voitures rutilantes des riches asiatiques ou européens, le rapport bénéfice/temps étant bien plus important, notamment pour la jeune génération ! C’est ainsi.
Depuis 2015, la Bourgogne perd ses valeurs paysannes, sa vision vigneronne pour répondre aux sirènes financières. Certains grands vignerons, qui n’ont soi-disant plus de vin à vendre, réalisent même des barriques de Grands Crus pour de riches collectionneurs asiatiques capables de payer 3 ou 4 fois le prix du marché…et en avance s’il vous plait. La Bourgogne perd son âme et avec elle tout l’intérêt qui en a fait l’une des terres les plus dynamiques dans la France viticole. Aujourd’hui, les viticulteurs bourguignons exagèrent. Les prix sont devenus ridicules. Les marchés toussent. Les méthodes culturales s’essoufflent. Le vignoble souffre. Tout le monde se satisfait d’une situation économique florissante et n’ose penser l’avenir. Tout le monde regarde ailleurs pour ne point voir la réalité. Il est pourtant préférable de prévenir que de guérir.
Amis bourguignons, prenez conscience de cet état de fait, redorez votre blason, ouvrez à nouveau les portes des chais, relisez votre histoire et portez un constat salutaire sur des pratiques qui éloignent les consommateurs que nous sommes tous. Il n’est que temps ! Et s’il le faut, prenez exemple sur Bordeaux, une région que vous avez conspué pendant des années. À raison souvent. Mais, aujourd’hui, c’est vous qui faites la même chose ! Le Bourgogne bashing point le bout de son nez. Ce serait dommage !
Comme aimait à le dire Jean d’Ormesson, il « existe deux choses redoutables pour un écrivain : la première c’est l’échec, la deuxième le succès ».

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