De la légèreté des débats – le cas Lafon Rochet

De la légèreté des débats – le cas Lafon Rochet

L’époque est formidable. N’imaginez en rien mon envie de devenir critique cinématographique, le simple incipit de cet article devrait suffire à vous convaincre d’une bien pauvre culture en ce domaine. Non, si l’époque est formidable c’est qu’elle regorge de toutes les vicissitudes des temps, des accords sociologiques, des contraintes démographiques, bref des humeurs du « temps comme il va » pour reprendre une partie du titre du magnifique livre de Denis Grozdanovitch.

Ainsi, la récente querelle, toujours sur le thème unique et prépondérant du bio, qui envahit les réseaux sociaux fleure bon le populisme, les argumentaires viciés, les connaissances approximatives et la volonté, toujours plus présente, de contraindre l’autre camp à son point de vue. Chacun y va de son couplet pour rappeler à ce cher Basile Tesseron, instigateur d’une polémique qui le dépasse, qu’il n’est plus concevable, en ce pays, de parler librement et d’affirmer des convictions, fussent-elles différentes de la vox populi.

En annonçant son arrêt des essais de culture biologique qu’il mène dans son château Lafon-Rochet à Saint-Estèphe, il déclenche une vague d’indignation, une réponse officielle d’un organisme soi-disant indépendant et une bataille à fleurets mouchetés ou d’aucuns utilisent des arguments mêlant erreurs scientifiques, dénonciations calomnieuses et vérités arrangées. Et ne croyons pas que le camp des proactifs, des attaquants dirons-nous, soit plus efficient que celui des défenseurs, à ce jeu-là, les deux parties font jeu égal.

Ce que l’on reproche au sieur Tesseron, c’est selon les bords, d’être bien né ; de posséder un cru classé ; d’affirmer arrêter le bio alors qu’officiellement il ne l’a jamais commencé ; de pointer du doigt une réalité que tout le monde connait : la nocivité du cuivre pour les sols ; et enfin d’avoir osé dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et en cela mettre à mal une corporation qui se voit vassalisée, sans trop savoir pourquoi, par des propriétaires de crus classés plus penchés sur leur calculette que sur leur terroir, bref, la vieille rengaine du terroir-caisse ; sans oublier les chapelles de chacun où dire du mal de l’un équivaut à populariser l’autre.

De là, découle des invectives facebookiennes où prendre la parole impose de prendre parti. « Tu es avec moi ou tu es contre moi ». Idiome s’il en veut, particulièrement déroutant. Ce petit jeu, car c’en est bien un, doit déconcerter le lecteur et le consommateur, à mille lieues de telles considérations. Mais pour l’observateur en proie à ses démons sociologiques, c’est une mine d’or pour essayer de toucher du doigt l’âme humaine. Honoré de Balzac, le grand écrivain (si si je reste inflexible sur ce point) dans sa Monographie de la presse parisienne pose un axiome : « il n’y a pas de police correctionnelle pour la calomnie ou la diffamation des idées ». Et de présenter une typologie de journalistes appelée « Bravo » (notons ici que dans nos temps modernes, journaliste = blogueur et blogueur = journaliste) : « le Bravo est à l’affut de tout ce qui s’entreprend en littérature (lisons ici « vin ») et, s’il n’est pas compté parmi les faiseurs d’une entreprise quelconque, il attaque l’entreprise. On vient à lui la bourse ouverte, le Bravo rengaine sa plume ». A-t-on mieux écrit métaphore pour signifier que beaucoup s’indignent en fonction du sens du vent et pour mettre en avant que dans cette histoire les vendeurs de vins bio/blogueurs reprochent aux journalistes/communicants de venir piétiner leurs vertes pelouses ? Et vice versa.

Quelle que soit la cause, l’idée ou la rengaine, n’est-il plus possible dans notre mondovino de dire les choses sans être conspué par la politique de la pensée, la Stasi vinaire, la bien-pensance oenophile ? D’autant que les commissaires sont souvent les défenseurs d’une cause commerciale que la sainteté dans laquelle les ont drapés leurs thuriféraires aveugle bien des consommateurs plutôt sincères.

Que l’on soit pour le bio, ce qui semble être un mouvement de fond et totalement dans l’esprit du temps, ou contre le bio, ce qui en soit est respectable, peu importe. Le seul élément de discussion que nous devrions avoir est la qualité du vin, sa force, son impression, sa beauté. En se conspuant ainsi, les acteurs du monde du vin jouent le jeu des abstèmes de l’ANPAA qui doivent rire à gorge déployée et attendre sagement que les consommateurs, dégoutés par tant d’engeances, se tournent vers d’autres cultures vivantes.

J’ose à nouveau en guise de conclusion, mettre en avant les mots du poète romantique Heinrich Heine. À son ami qui lui demandait pourquoi l’on ne bâtissait plus d’édifices comme la cathédrale d’Amiens, il répondit : « dans ces temps-là, les gens avaient des convictions. Nous, les modernes, avons des opinions. Il faut plus que des opinions pour construire une cathédrale ».

En s’écharpant sur la toile, en dénaturant le propos d’autrui, en conspuant le camp adverse, en accusant qui de collusions, qui d’infatués publicitaires, nous nous apercevons que le mondovino est mu par des opinions de pensées aussi futiles et éphémères. Guidé par la pensée, par les opinions par nature éphémères, le débat est un encéphalogramme plat. C’est bien dommage. Alors que nous avons besoin de profondeur, nous nous satisfaisons de légèreté.

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