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Le jour d’après : résilience et esprit des Lumières pour Bordeaux.

Convenons que notre beau pays s’est en grande partie bâti sur l’esprit des Lumières où la raison a triomphé sur la foi et la croyance. La réflexion, la pensée, l’éthique et l’esthétique ont eu raison des imprécations religieuses qui régnaient alors et ont permis de penser différemment, de tordre le cou aux certitudes, de vivre le monde au lieu de l’écouter. Bien que les idées de Nicolas Copernic ne furent pas très populaires de son vivant, on sait aujourd’hui que sa théorie, couplée à celle de Galileo Galilei, a mis fin au géocentrisme et a défendu l’héliocentrisme principe selon lequel la Terre n’est ni centrale, ni immobile.

Convenons également qu’avec la crise du coronavirus, et sa conséquence la pandémie de COVID-19, la théorie de la résilience est d’actualité. Si la définition est disputée par des matières aussi diverses que l’économie, la sociologie, la psychologie ou la physique, tout le monde s’accorde sur la capacité des systèmes socio-écologiques à absorber ou à résister aux perturbations et autres facteurs de stress pour que le système se maintienne. Autrement dit, la résilience est la capacité des organisations à identifier les incertitudes, à apprendre et à changer le système pour survivre.

Finalement, pourquoi ne pas convenir d’une association inédite et positive de ces deux concepts ? En ces temps conflictuels et incertains, une résilience appliquée aux Lumières pourrait être la lumière au bout du tunnel pour une région en plein doute, en plein marasme, en pleine crise existentielle : Bordeaux.

N’est-il pas temps de repenser l’organisation d’une région qui a toujours prouvé sa capacité d’adaptation ? N’est-il pas temps de repenser l’ensemble des institutions, des organisations, des opérations de promotion, des structures de commercialisation qui ont fait du Bordeaux moderne une espèce de machine infernale qui échappe désormais à ses inventeurs ?
Bordeaux n’est plus le centre du monde et doit éliminer ses croyances et ses dogmes pour se réinventer. Tout cela passe par un difficile audit des forces en présence et surtout des faiblesses collectives. Pourtant, jamais dans l’histoire viticole de la région, les millésimes se sont enchainés avec autant de réussite. Jamais les progrès techniques, à la vigne et au chai, n’ont été aussi précis, inspirant de nombreuses régions qui se gardent bien de le dire et se contentent de copier. Jamais les acteurs viticoles n’ont été aussi présents dans le vignoble, du plus petit vin au plus grand, n’en déplaise à une mode aussi jeune qu’inexpérimentée et qui n’aime rien moins que conspuer aujourd’hui, ce qu’elle boira demain.

Seulement le constat est amer, Bordeaux n’intéresse plus, Bordeaux ne se vend plus, Bordeaux n’attire plus. La chute des ventes, l’augmentation des stocks, le marasme des négociants de grands crus classés, la baisse des prix des millésimes qualitatifs comme 2016 ou 2018 n’engagent pas la filière vers un avenir fertile.

Alors Bordeaux doit se poser les bonnes questions. Les administrations ne devraient-elles pas prendre conscience de leur inefficacité à bouger les lignes et se recentrer sur un rôle d’accompagnement, d’aide et de soutien aux vignerons au lieu d’imposer des idées toutes faites qui prendront des décennies pour être appliquées ? Ne devraient-elles pas arrêter de déverser des sommes pharaoniques pour essayer de fidéliser des consommateurs/zappeurs et se recentrer sur les besoins réels des vignerons et des metteurs en marché ? Ne devraient-elles pas se poser les questions indispensables et nécessaires avant d’engager l’ensemble de la région vers des cépages résistants pas toujours adaptés au style des vins ? La communication institutionnelle de Bordeaux, ne doit-elle pas mettre en avant les formidables rapports qualité/prix, parmi les meilleurs au monde, produit par des vignerons qui peinent à conquérir les consommateurs au lieu d’inciter ces derniers à concurrencer les rosés de Provence sur des marchés déjà bien installés ? Les acteurs de la distribution ne devraient-ils pas prendre conscience que le marché national boude Bordeaux plus pour des raisons de comportement que pour des raisons qualitatives ? La place de Bordeaux, le meilleur des systèmes comparé à tous les autres, ne doit-elle pas faire son aggiornamento pour se reconstruire et admettre que la spéculation financière oublie le fondement même du vin : être bu ? Enfin, la foire des primeurs, cette folle semaine où la planète entière migre vers Bordeaux, est-elle encore d’actualité quand les consommateurs/amateurs, ceux qui achètent pour boire et pas pour spéculer, peuvent attendre deux ans pour retrouver les vins en bouteilles au même prix que les primeurs ?
Il n’est que temps que Bordeaux fasse preuve de résilience, que Bordeaux se réinvente, que Bordeaux réunisse ses forces pour préparer l’avenir et faire en sorte que le système se maintienne tout en se réinventant.

Bordeaux possède d’énormes atouts, des forces insoupçonnées dorment en son coeur. Les progrès réalisés et le degré de compétence n’ont jamais été aussi élevés. À tous les niveaux, Bordeaux a tout pour réussir. Une seule condition à cela : que certains acteurs prennent conscience des difficultés, arrêtent de vivre dans un monde parallèle et soient maitres de leur destinée. Affronter la réalité, observer, analyser, penser en dehors des cadres pour se réinventer et prendre des décisions courageuses : c’est cela le défi de Bordeaux.

Les acteurs bordelais possèdent désormais leur avenir entre leurs mains. Il n’est que temps que l’adaptation et la raison prennent le dessus sur la croyance et la foi. Résilience et esprit des Lumières sont désormais une urgence.

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