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Vendanges 2019 en Champagne : l’analyse de Jean-Baptiste Lécaillon, Maison Louis Roederer

À la tête de la Maison Louis Roederer depuis 1999, Jean-Baptiste Lécaillon est un inlassable perfectionniste. Perfectionniste des élevages et des vinifications, bien sûr, en tant que Chef de Caves, mais également, et c’est de plus en plus prégnant en Champagne, un amoureux de la viticulture de haute couture. Présent dans la vigne, fervent défenseur d’une viticulture de précision (il a d’ailleurs converti une partie des vignes de Roederer en culture biodynamique dès 2000), il est l’un des observateurs privilégiés dès qu’il s’agit d’analyser un millésime :

« C’est une année compliquée au vignoble, les gelées de printemps, notamment sur Avize et Cramant (Côte des Blancs – NDLR), ont touché près de 35 hectares de vignoble. Depuis 2012, nous avons le même printemps avec une tendance océanique , donc notre ami mildiou, et une charnière climatique avec une influence continentale et sèche que le pinot noir adore. Entre 1990 et 2000, le pinot noir s’exprimait de temps à temps alors que depuis 2012, l’intensité fruitée et aromatique est exceptionnelle avec de la brillance. Je ne sais pas si c’est le changement de climat ou la viticulture, ou les deux, mais les maturités sont plus poussées.
Le chardonnay a mal fleuri, car il a millerandé (baies imparfaitement fécondées – NDLR) et coulé (avortement de la fécondation – NDLR). Le pinot noir est passé à 2 ou 3 jours près.

Chevaux-Dans-Vigne-Louis-RoedererPuis juin fut chaud, avec une première canicule et une deuxième en juillet. La veille de véraison fut complexe et nous avons eu beaucoup de dégâts, jusqu’à 10 % de perte. Et puis, la troisième canicule fin aout où nous avons perdu 2 % de la récolte, mais c’est plus classique. Ces trois épisodes sont inédits en Champagne et nous avons perdu près de 15 % de la récolte par échaudage (brulure des raisins par le soleil – NDLR). Il en résulte une hétérogénéité très forte, notamment dans les rouges.

2019 est un millésime avec beaucoup d’incidents climatiques et de stress abiotiques (stress sans pression de maladies – NDLR). C’est une année où l’on se sent comme un boxeur dans un ring.

Et puis, dès le 1er septembre, les conditions deviennent exceptionnelles avec des nuits fraiches (5 à 6 °C) et des températures de 20°C pendant la journée. Nous avons commencé les vendanges le 11 septembre pour les terminer le 21 septembre.

La maturité phénolique est essentielle en Champagne et nous avons senti très vite qu’il y avait beaucoup de sucre sur un cycle court. Les chardonnays ont fait un cycle de 84 jours contre 90 jours habituellement. Il fallait donc attendre. Nous avons ramassé à 11,5 % vol. voire 12 % vol. et le gout des raisins est venu avec les nuits fraiches. C’est souvent le cas avec les années sèches. Cette année tout le monde avait conscience qu’il fallait attendre. Ce fut un merveilleux atterrissage avec une campagne houleuse et des rendements raisonnables, autour de 10 000 kg/ha (la récolte étant fixée à 10 200 kg/ha par le Comité Champagne – NDLR) et dans toutes les régions.

Nous possédons globalement de belles réussites avec des vins savoureux, nets, de la fraicheur et dans les semaines qui viennent, ils seront, je pense, plus dignes de porter le millésime.

C’est un millésime très proche de 2018. La seule différence, c’est le rendement. En 2018, il y avait beaucoup trop de raisins et certains terroirs manquaient de caractère. Clairement, c’est une année qui a toutes les caractéristiques pour être millésimée. Nous avons une suite de millésimes incroyables : 2013, 2014, 2015, 2016, 2018 et 2019. C’est ma 31e vendange en Champagne. Je pense que 2019 ressemble, selon les anciens, à 1928 ou 1929, plus modestement à 1988 ou 1989. »

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