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D’une distribution de spéculation à une distribution de consommation

Des maux les plus importants du vin ces dernières années, la spéculation semble tenir la dragée haute à tous les autres. Dans un monde en mutation forcée, la fin de l’argent facile pourrait bien être la genèse d’une évolution cataclysmique tant les signaux semblent désormais au rouge écarlate.

Plus que jamais, le monde du vin doit repenser la notion de « distribution de consommation » contre celle de « distribution de spéculation ».

Avouons-le, certains vins sont devenus des produits financiers. De nombreux vins de Bordeaux, la très grande majorité des grands crus ou des vignerons de renom de Bourgogne, quelques cuvées iconiques de la Vallée du Rhône et des domaines historiques de la Loire ou du Languedoc, connaissent des hausses de prix totalement déconnectées des réalités et de la qualité intrinsèque des produits.

Les dindons de la farce, ceux qui semblent être les victimes expiatoires de ce système pernicieux, sont les « vrais » amateurs et les « vrais » distributeurs. Devant les sirènes de l’Asie, où acheter cher revient à acheter bon (sic!) ; devant l’affairisme américain où l’esprit entrepreneurial du pays pousse le consommateur à acheter deux caisses et d’attendre qu’elles spéculent, pour en revendre une qui paiera la seconde ; devant les frénésies des néofinanciers qui jouent avec les milliards comme un enfant joue à la console de jeu et qui, fortune faite, ressentent le besoin irrépressible de consommer les produits les plus luxueux ; devant la pernicieuse adaptation de certains critiques de vins plus enclins à privilégier les commerçants aux consommateurs en produisant des notes toujours plus élevées et des analyses critiques toujours plus diminuées, les acteurs du monde du vin ont délaissé les vrais consommateurs et les vrais distributeurs, ceux qui achètent pour boire, ceux qui aiment le vin, ceux qui aiment les vignerons, au profit de consommateurs d’opérette, d’intrigants buveurs et de spéculateurs patentés.

Cette néoconsommation, plus affairiste qu’amatrice, bouleverse les équilibres fragiles de la filière. En se coupant de clients qui « détruisent » les vins au profit de clients qui « stockent » les vins, les producteurs et les metteurs en marché génèrent une bulle spéculative, totalement hors de contrôle, qui pourrait exploser prochainement. Surtout, ils engendrent eux-mêmes les conditions d’un écroulement de marché dont ils seront, plus tard, les victimes. Pourtant, peuvent-ils la contrôler et la limiter ? C’est moins sûr. De nombreuses sociétés jouent le jeu de cette spéculation effrénée. Des négociants, quelques courtiers de Bordeaux, des revendeurs français et internationaux, gèrent le vin comme un produit financier à coup de courbes et de trading rapide. Des plateformes voient le jour à l’international et le succès des ventes aux enchères ne fait qu’accroitre le phénomène. La spéculation est partout et la bulle spéculative enfle. La crise sanitaire du COVID-19, et la crise économique qui est sa conséquence, semblent appeler à l’éclatement de cette bulle et à des évolutions majeures dans les mois à venir. Fin des dividendes dans les entreprises cotées, annulation des bonus de fin d’année pour nombre de financiers, diminution du niveau de vie à cause d’une crise économique profonde et durable sont autant de signaux.

A Bordeaux par exemple, l’offre des primeurs, inventée dans une option gagnant-gagnant, où la propriété concédait une remise importante en échange d’une avance de trésorerie nécessaire à maintenir une viticulture de qualité en des temps où le vin n’était pas un produit spéculatif, s’est transformée en gagnant-perdant lorsque le profit resta dans le camp des propriétaires ou des intermédiaires et servit à ne justifier que des hausses de prix de mise en marché et aucunement une demande de consommation, faute de combattants-buveurs. En Bourgogne, où le « vigneron-paysan » s’est mué en habile financier en laissant croire aux consommateurs que la demande mondiale était si importante que la seule variable d’ajustement possible était une hausse significative du prix, la spéculation semble arranger tout le monde. Des propriétaires qui n’ont jamais vécu aussi bien et apprennent les rudiments des nouveaux riches, des intermédiaires qui, sans trop de complexité, revendent leurs allocations dans le monde entier, et des consommateurs, tout heureux de pouvoir réaliser des plus-values importantes, d’autant plus intéressantes qu’elles échappent souvent à l’impôt. Seuls les consommateurs-buveurs semblent ne plus y trouver leur profit. En Loire, l’exemple de Clos Rougeard est un cas d’école. Longtemps, la propriété n’a pas vendu à des prix importants. Les intermédiaires ont joué le jeu, jusqu’au décès de Charly Foucault, où le système s’est emballé. Devant de telles majorations, les amateurs de Clos Rougeard, ceux qui prenaient parti pour l’un ou pour l’autre des frères, jurant à en cracher leur amour pour la propriété, se payaient des vacances de rêve grâce aux formidables plus-values générées. Les intermédiaires, commerçants dans l’âme, suivirent. Les prix s’emballèrent. Aujourd’hui encore, les prix à la propriété ne sont pas excessifs, mais le marché secondaire lui est délirant. Les consommateurs-buveurs, qui n’ont pas la chance d’être allocataires, délaissent malheureusement le cru.

Tous ces exemples, vérifiés et vérifiables, démontrent par l’absurde un système en place. Heureusement, il existe encore des ilots de résistance, à Bordeaux, en Bourgogne et ailleurs, où les vignerons refusent cette fatalité et imposent aux revendeurs des prix « abordables ». C’est heureux. Mais pour les autres, par le jeu de la spéculation à outrance, ils se sont coupés des consommateurs au sens étymologique du terme à savoir : « celui qui achète pour son usage » et non pour revendre. De fait, ces acheteurs sincères, ceux qui achètent pour boire et pas pour spéculer, sont obligés d’abandonner le front faute de portefeuille illimité. Ils se penchent vers d’autres vins, vers d’autres régions, vers d’autres pays. Mais leurs coeurs saignent, d’autant plus qu’ils ont, pendant des années, été les acteurs d’un équilibre parfait pour tout le monde où une certaine spéculation générait un équilibre intelligent. Aujourd’hui, blessés dans leur âme et dans leur chair, ils vont voir ailleurs, consomment des vins plus abordables, délaissent un peu le monde du vin qu’ils regardent avec une certaine satisfaction s’engluer dans un marasme inévitable. Alors, quand les consommateurs-spéculateurs arrêteront les achats, quand la bulle explosera, car elle explosera, producteurs et intermédiaires se tourneront vers eux. À nouveau. Mais contrairement aux arrivistes, les « consommateurs-buveurs », les consom’acteurs, ont une mémoire, eux !

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