Néo-religieux le terroir ? Acceptons le PRIMAT DE LA NATURE par Jacky Rigaux

La discussion, fort intéressante, entre Jacky Rigaux et Michel Bettane nous apporte des textes magnifiques. Après les commentaires de Mr Bettane sur le texte de Jacky, commentaires très respectueux et empreints de la pensée de Mr Bettane, Jacky a réfléchit au concept « néo-religieux » que ce dernier emploi. A nouveau un élément de discussion et d’interrogations. Quand les grands esprits se rencontrent, dans un profond respect, cela est d’une profondeur et d’un intérêt majeur. Merci Messieurs de nous prouver que « le vin est plus affaire de philosophie que de technique« .

Réfléchissant au qualificatif d’argumentaire « néo-religieux » employé par Michel Bettane pour qualifier mes propos, j’en suis venu à m’interroger sur le lien entre les « Lumières », initiées au 17ème siècle et amplifiées par le 18ème siècle, et la naissance de la rationalité initiée par les Grecs au 6ème siècle avant J.C. (Invention du Logos, de la rationalité, donc de la science : la vérité ne dépend pas de l’autorité – grands prêtres, personnages qui incarnent le pouvoir…-  la vérité est dans le logos, dans le discours rationel, partageable entre tous). J’en suis venu à penser que les « Lumières » (retour au logos et affirmation de sa pertinence) ont réduit la portée du Logos initié par les grecs.

Copyright GJE - François Mauss
Copyright GJE – François Mauss

Les penseurs grecs ont annoncé la capacité de l’homme à comprendre les lois de la nature, mais ils ont énoncé que la nature fonctionnait avant que l’homme ne comprennent ses lois et aient le désir d’intervenir sur elle. Ils ont toujours considéré que la nature était toujours plus complexe que ce que l’homme en comprendrait, donc qu’elle a toujours « un coup d’avance sur l’homme » ! Jamais ce dernier n’aboutira à sa totale maîtrise.

Avec la philosophie du terroir, on a l’occasion de repenser, une fois de plus, le rapport de l’homme et de la nature. Les « vrais terroiristes » (le mot n’est pas beau c’est vrai !), et les bio-dynamistes qui sont les plus avancés d’entre eux, considèrent qu’il convient de reconnaître qu’il y a un PRIMAT DE LA NATURE. (Anselme Sélosse le développe remarquablement dans le chapitre qui lui est consacré dans le livre « Une promesse de vin ».) Primat de la nature pour les « terroiristes » donc, qui cherchent à activer les processus de vie sans prétendre les maîtriser. On accompagne des processus naturels auxquels on fait confiance. (Le modèle de la forêt est le modèle retenu par Sélosse. Moi-même, dans Ode aux Grands Vins de Bourgogne, H Jayer Vigneron à V-Romanée, je retenais déjà ce propos d’Henri : la forêt sait fonctionner).

Bien sûr, la vigne est une plante domestiquée, pas une forêt naturelle, mais au lieu de la forcer à être comme l’homme veut qu’elle soit, les terroiristes l’aident à bénéficier de ses processus naturels de croissance, de lutte contre les maladies, etc…

La viticulture interventionniste, de type chimique d’aujourd’hui, qu’on appelle dorénavant pompeusement « conventionnelle », plutôt que « raisonnée » (ce qui indique qu’avant on ne raisonnait pas ?), associée à l’oenologie interventionniste, consacrent le PRIMAT DE L’HOMME.

L’homme est plus fort que la nature, c’est lui le maître !

Deux visions du monde se confrontent ainsi aujourd’hui en agriculture et viticulture, l’une accepte sans problème un PRIMAT DE LA NATURE, l’autre s’accroche au PRIMAT DE L’HOMME, tel que les « Lumières » l’ont mis sur orbite.

Point de religiosité donc dans mes propos, mais l’affirmation d’un choix philosophique. Profondément marqué par la philosophie grecque initiée par Thalès, Anaximandre, Anaximène…, popularisée par Socrate, développée par Platon et Aristote, j’ai baigné également dans la philosophie des Lumières, mais tempérée par ma lecture de Kierkegaard et de Freud, ce qui m’a permis de m’ouvrir aux problématiques bio-dynamiques, ainsi qu’à celle développée par Edgar Morin (une philosophie de la complexité). La Nature est toujours plus complexe que ce que l’on en comprend ! Avoir décortiqué le génome humain ne nous a pas fait avancer sur l’origine de la vie ! A développer des sciences basées sur les principes de disjonction et de simplification, on disqualifie les sciences de la complexité….

Revenons à l’approche scientifique du terroir, fort intéressante, et incontournable de nos jours. Pour Michel Bettane, et pour tous les tenants des « Lumières » le terroir est un ensemble de facteurs naturels. C’est un phénomène opératoire, fruit d’un travail humain, et non un état naturel. Soit ! En insistant sur la photosynthèse, on privilégie la pensée chimique. L’homme, avec tous ses intrants, contribue à activer une photosynthèse la plus opératoire possible. En effet, comme le souligne Michel Bettane, les tenants de cette pensée peuvent avancer que cette « heureuse somme d’éléments naturels est souvent réunie par le hasard ». C’est l’homme, grâce à son talent, qui rend le processus le plus opératoire possible. Comme l’homme a identifié les différentes productions de la photosynthèse, il peut facilement intervenir sur ces dernières grâce aux connaissances de la bio-chimie. Spécialistes de la vigne et oenologues disposent ainsi des mêmes référentiels scientifiques issus des connaissances bio-chimiques. Partout dans le monde on dispose de la même science bio-chimique, de la même agronomie, et les winemakers sont devenus « volants ». Pas de différence métaphysique du soleil ici et là-bas ! Mêmes interventions bio-chimiques des ingénieurs vignes et des oenologues…

Les « terroiristes », bio-dynamistes surtout, considèrent la vigne comme faisant partie d’un tout, un élément du cosmos qu’on ne peut exclure du cosmos. Les pratiques bio-dynamiques insistent sur l’articulation des forces, celles qui poussent la vigne vers le haut, celles qui la poussent vers le minéral, toutes ont leur importance. Leur référentiel les amène à aider la vigne à retrouver ses fonctionnements naturels, ceux que la fôrêt nous montrent par exemple ! Préparations 500 et 501 sont ainsi les éléments incontournables de base de leur référentiel. La vigne monte vers le cosmos et la vigne descend vers le minéral, et cette double verticalité exprime l’originalité de chaque lieu, car aucun lieu n’est le même, comme aucune ipséité humaine n’est la même ! L’homme fait partie du terroir-nature, mais sans supériorité sur la Nature ! Son ipséité est unique. Elle entre en phase avec le côté unique du lieu.

Ma position n’est donc pas religieuse, mais militante. Pour avancer du côté de la cause des « terroiristes » il ne faut pas craindre de s’ouvrir à la compréhension des problématiques bio-dynamiques. Ce sont elles, aujourd’hui, qui nous font découvrir les limites de l’agronomie inscrite sans états d’âme dans la pensée exclusive des « Lumières » qui n’ont pas retenu des grecs la nécessaire réflexion épistémologique, ne retenant de la rationalité que son opérativité. Toute opérativité a ses limites. Les catastrophes écologiques nées de l’agriculture intensive nous le montrent aujourd’hui (agriculture associée bien sûr à l’industrialisation fondée sur la seule rentabilité…)

Le terroir nous donne à penser ! Vive le vin !

Jacky Rigaux

2 commentaires

  1. La bio-dynamie pourquoi pas. Mais moi j’ai pas cette sensibilité des planetes… Je n’arrive pas à comprendre, mais pourquoi pas. Je sais que la lune à une influence sur les marres par exemple, donc c’est sur qu’il doit y avoir un petit facteur.
    Cependant il faut faut attention de rentrer dans le systèmatique! Tjrs comme les « raisonné » qui appliquent bêtement des traitements. La 501 n’ai pas systématique elle ne convient pas à tout les climats.
    Pour moi le plus important c’est la concurrence par la biodyversité, un équitibre naturel et surtout la non-labour.
    Quand je vois un bio-dynamiste qui labour sur 25 cm de profondeur ça me fait mal au coeur.
    Mais ça c’est pas encore entrer dans les « modes » vigneronnnes.

  2. Jacky Rigaux

    Très sensible à vos remarques Christian, elles m’amènent à quelques précisions. Le monde du vin est d’une richesse inépuisable. L’arrivée de la bio-dynamie l’a, de mon point de vue, encore enrichi. Surtout, elle ramène le vigneron dans sa vigne. Avec l’industrialisation du vin on a vu se développer le métier de « winemaker » déconnecté de celui de « winegrower ». C’est ce qui m’avait frappé lors de mon premier voyage dans les vignobles californiens en 1987 en compagnie de Didier Dagueneau et quelques autres vignerons français, et un peu plus tard en Australie. L’un vinifie une matière première, le winemaker, l’autre produit une matière première, le winegrower, matière qui peut arriver en avion. Avec la bio-dynamie le vigneron renoue avec une proximité incontournable avec le lieu où pousse sa vigne. A l’écoute de cette dernière il n’interviendra que si cela s’avère nécessaire, comme Anselme Sélosse l’exprime dans le texte que j’ai cité. La bio-dynamie ne peut être une simple conversion, pas plus qu’une mode ou un argument marketing. Elle n’est véritablement mise en oeuvre que par un vigneron impliqué, c’est-à dire sensible à la complexité du lieu, capable d’accepter que ce qui pousse dans ce lieu savait fonctionner avant qu’il n’intervienne. Point ne sera, par exemple, besoin de labourer profond quand le sol fonctionne à nouveau, c’est-à-dire quand la vie y est à nouveau présente et en haronie avec la réalité du lieu. Il faut plusieurs années à un lieu forcé par la main de l’homme à ingérer de multiples intrants chimiques pour qu’il puisse se désintoxiquer et retrouver ses marques naturelles. Il existe sans doute des vignerons pressés qui forcent la nature au nom de la bio-dynamie ! On ne quitte pas une cinquantaine d’années d’agronomie chimique intensive aisément. Les pionniers de la bio-dynamie peuvent instruire les jeunes en les prenant en stage, ce que projette une association entrain de naître qui organisera un compagnonnage. Face à l’énorme force de frappe de l’agronomie conventionnelle la petite compagnie de bio-dynamistes s’organise.
    J’ai eu plaisir à inviter quelques-uns des pionniers de la bio-dynamie dès le début aux Rencontres Henri Jayer i y a une trentaine d’années, et aujourd’hui, sur la quarantaine de vignerons invités chaque année, plus de la moitié sont des vignerons bio-dynamistes qui ne font pas de prosélitisme et qui dialoguent confraternellement avec les autres. L’idée étant de « se rencontrer », d’échanger, de s’enrichir mutuellement, d’activer la cause des vins de terroir, vins menacés par l’industrialisation galopante.

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