Notre feuille de route chez Anthocyanes

Jean Marie Guyau, philosophe éminent qui a réfléchi en profondeur à la construction de soi, regrette, à juste titre, que l’enseignement de la philosophie à l’université soit perverti par la volonté de disséquassions des professeurs. La priorité est donnée à l’analyse du texte, d’une partie du texte, d’une anatomie du texte. On sortant les phrases ou la partie de texte de son contexte, l’analyse textuelle ne fait qu’éventrer la vitalité d’une pensée, reléguant aux calandres grecques, ce qui a fait le texte, la vie même du philosophe. Comment peut-on comprendre un texte en sortant de son contexte la pensée ? Peut-on imaginer qu’un philosophe bourgeois dans une ville néo-contemporaine puisse penser et agir de la même façon qu’un philosophe nait dans la misère des bidonvilles de Calcutta ?

A la lumière de cette pensée, l’idée du rapprochement, comme souvent, avec le monde du vin m’est venu. Le vin est une composante de notre vie, une partie culturelle et à ce titre répondant parfaitement aux interrogations précédentes. Pourquoi devrait-on sortir le vin dégusté de son contexte ? Ou pourquoi ne pas essayer de comprendre les vins à l’aune de leur lieu géographique, de leur histoire, de leur appartenance à une culture et à une société ? Les dégustateurs contemporains dégustent dans des salles impersonnelles ou dans des restaurants surchargés, des dîners où il est inconcevable de ne porter cravate. Les critiques se coupent du terrain en voulant tout déguster et surtout le meilleur. Car le « tout » chez eux, c’est le meilleur. La sélection n’est-elle pas une volonté de disséquer, de prélever, de saucissonner le lieu étudié ? Nous en revenons à l’analyse d Guyau.

La lutte quotidienne de Jacky Rigaux pour la mise en avant de la dégustation géo-sensorielle est l’un des actes de résistance qui honore notre beau métier. Refusant les compromis et recherchant les marqueurs qui donnent une personnalité aux vins, il a redonné vie aux terroirs grâce à son livre « Le réveil des terroirs ». En mettant en avant des vignerons dont le seul souhait est de réaliser des vins les plus représentatifs de leur lieu de naissance, il a redonné la parole à une foule de personnes que la bienséance contemporaine et un peu bourgeoise de nombre de journalistes avaient oublié.

Biographe d’Henri Jayer, il a appris le vin avec lui. C’est en suivant l’illustre vigneron qu’il a compris son insistance sur cette phrase que nous reprenons dans Anthocyanes : « le vin est plus affaire de philosophie que de technique ».

Cette philosophie, osons dire philosophie de vie, remet le vin dans son contexte, dans sa zone géographique, dans son lieu de naissance. Lorsque nous dégustons, chez Anthocyanes, nous nous déplaçons sur les territoires pour comprendre la tomonimie, la géologie, les climats, la déclivité, toutes ces données qui font qu’un vin possède une personnalité singulière.

Même si nous dégustons dans des locaux blancs, aseptisés et impersonnels, même si nous souhaitons déguster à l’aveugle, notre souhait de nous rapprocher du vignoble est une notion essentielle de compréhension du lieu. Impossible de déguster dans des lieux surchargés, où le bruit est constant, les vins plus ou moins frais, l’ambiance souvent à la ripaillerie. Nous concevons notre métier comme des professionnels et nous essayons de nous tenir à cette règle simple.

De même, nous aimons aller rencontrer le vigneron, dégusté dans son chai, voir ses vignes, l’écouter parler de son environnement. Certes, dans ces instants la subjectivité est de mise, elle prend le dessus sur l’objectivité, mais contrairement à nombre de nos amis critiques, nous ne recherchons pas l’objectivité. Nous ne notons pas les vins car nous pensons que donner une note c’est imposé une objectivité immatérielle, qui n’existe pas et qui n’a pour seule objectif que de valoriser le critique et non le vin.

Cette esthétique de notre métier, cette déontologie qui nous nous sommes fixés, nous essayons de la pratiquer chaque jour. Ce n’est point chose facile car il plus aisé de déguster dans des salons ou des diners de presse réalisés par des attachés de presse en mal de reconnaissance que de demander à un syndicat de nous organiser une dégustation. Malgré ce que beaucoup de monde pourrait croire, les syndicats ne sont pas très ouverts à ce genre de pratique….

Toutefois, nous continuons notre ambition, vous proposer des commentaires de dégustations représentatives de ce que nous pensons, dans la plus pure tradition du gourmet, tasteur de vin, sans aucune ambition cachée autre que celle de vous faire découvrir les vins.  Car les vrais artistes ne sont pas les dégustateurs mais les vignerons.

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