Une tempête dans un verre d’eau !

Une tempête dans un verre d’eau !

IMG_1108La semaine des primeurs bordelais est, on le sait, une semaine importante pour les critiques de vins comme pour les professionnels. Que l’on aime ou déteste – car quand on parle de Bordeaux, la réflexion juste, la pensée, le juste milieu de toute chose semblent être aux abonnés absents – force est de convenir que cette semaine est un moment important dans l’agenda vinaire.

L’impressionnante logistique à l’œuvre draine un maximum de personnes, attire la planète entière vers Bordeaux et monopolise l’attention des médias pendant une semaine. Cela énerve, forcément. Cette année, 2015 est un millésime de rêve. Un grand millésime qui se concrétisera après, et seulement après les dégustations, en millésime grandiose. Mais d’ores et déjà, les critiques français et internationaux, les réseaux sociaux bruissent d’un mécontentement important qui procède d’une décision prise par l’UGC (Union des Grands Crus) de Bordeaux, organisateur de la semaine « primeurs ».

De manière un peu autoritaire, il faut bien le dire, par l’entremise de son président, Olivier Bernard, la vénérable association a pris la décision de ne plus proposer les dégustations à l’aveugle. Exit donc les volontaires, comme moi, désireux de ne point regarder l’étiquette. Désormais, on sait ce que l’on va déguster, un point c’est tout.

C’est l’occasion rêvée pour certains parangons de la critique internationale de prendre la plume ou le tweet et d’affirmer haut et fort leur mécontentement. Effectivement cela est dommageable et donne plus à penser à une volonté de mise sous cloche qu’à autre chose. Mais à bien y regarder, cela n’est-il pas une tempête dans un verre d’eau (sic !).

  • Les dégustations à l’aveugle sont minoritaires à l’UGC, je peux le dire j’y assiste depuis plusieurs années, et les critiques sont plus nombreux dans les salles dites « non-aveugles » que dans les salles « aveugles ». C’est une réalité que certains ne veulent pas voir mais qu’il est facile de constater.
  • Deuxièmement, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, il faut bien admettre que cette semaine, si elle est importante pour l’ensemble des critiques que nous sommes car elle permet de comprendre le millésime, n’a que peu d’influence sur les marchés. Seuls 3 journalistes internationaux font le millésime, Neal Martin pour Parker, Jancis Robinson et Antonio Galloni. Le reste relève de l’anecdotique, moi y compris. Les marchands apposent les sacro-saintes notes de ces critiques car ils sont lus aux USA, marché spéculatif par excellence où le consommateur ne peut acheter une caisse sans penser la revendre plus cher. Ainsi va le monde…
  • Troisièmement, de cette faible préséance il est bon de regarder plus près. Galloni déguste en dehors des dégustations officielles, Neal Martin affirme ne pas vouloir déguster à l’aveugle et seule Jancis Robinson déguste à l’aveugle et risque ne pas venir cette année pour les raisons que l’on sait désormais. Faible audience.
  • Quatrièmement, les dégustations « primeurs » sont un exercice délicat, rendant encore plus subjective la dégustation, car les vins sont jeunes, trop jeunes et souvent les échantillons sont préparés pour l’occasion. Nous le savons, nous y faisons attention mais nous sommes humains. De fait, les résultats doivent être lus avec une prise de recul nécessaire.
  • Cinquièmement, depuis maintenant quelques temps il convient de se déplacer dans les propriétés pour déguster les vins car nombre d’entre elles ne souhaitent plus proposer leurs « bébés » parmi les coreligionnaires. Là encore, on peut s’en offusquer, mais c’est une réalité.
  • Enfin, et c’est le point le plus important, croire que l’on peut comprendre un millésime et des vins aussi complexes que ceux de Bordeaux par la seule entremise des primeurs est une hérésie que beaucoup de critiques érigent en totem.

En effet, nous sommes très peu de critiques à revenir à Bordeaux pour déguster les vins juste avant les mises et une année après les mises pour vérifier l’élevage, étape incroyablement importante dans la qualité d’un futur vin de Bordeaux.

Cette année, par exemple, dans la première semaine de Janvier, accompagné du groupe de Bernard Burtschy, je vais déguster les 2012 et 2013 après avoir dégusté l’année dernière les 2012 et 2011. Autrement dit, un croisement salutaire qui nous permet de mieux appréhender le millésime et surtout de donner une « véritable » note d’ensemble et de vérifier la bonne tenue des élevages sur les vins. A condition, bien sûr, de publier les notes.

Dès lors, ceux qui conspuent cette décision, si mineure soit-elle, feraient mieux de prendre leur petit baluchon pour venir en terres bordelaises et avoir le courage de déguster, à nouveau, les vins après élevage. Car ils verront que nombre d’entre eux évoluent, se bonifient quelques fois, se désagrègent d’autres fois. Mais cela, c’est aussi remettre l’ouvrage sur le métier et avouer que l’on a pu se tromper. Trait de caractère très peu répandu dans la critique vin !

Et puis, libre à certains d’organiser des dégustations à l’aveugle chez les nombreux négociants et associations qui pullulent pendant cette semaine et de « squeezer » l’organisation de l’UGC. Rien n’est plus facile.

Au final, prendre position contre (ou pour) cette décision relève plus de l’état d’âme, de la nécessité de certains d’exister, une volonté de faire parler d’eux.

Et oui, il est parfois difficile d’exister dans la critique vin. Alors créer le buzz est désormais plus important que de « faire le job ». Mais cela est l’affaire de quelques dandys de la chose vin qui devraient, je crois, réfléchir à cette phrase d’un autre dandy, Jules Barbey d’Aurevilly : “C’est surtout ce qu’on ne comprend pas qu’on explique. L’esprit humain se venge de ses ignorances par ses erreurs.”

 

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