primeurs

Primeurs ou pas primeurs : that is the question!

Un rapide voyage sur la planète médiatique des réseaux sociaux suffit à comprendre l’ampleur du phénomène. Certains critiques internationaux affichent leur satisfaction, photos à l’appui, de recevoir des échantillons du millésime 2019. On le sait, la semaine de dégustation des vins en primeur à Bordeaux n’aura pas lieu actuellement, entendons par là qu’elle est décalée et, pour l’instant, pas annulée. L’Union des Grands Crus de Bordeaux, l’organisatrice de cette célèbre semaine, a demandé expressément à ses membres de ne pas envoyer d’échantillons pour donner toutes ses chances au jeu des primeurs de continuer. Mais, visiblement, certains d’entre eux et de très nombreux autres domaines non membres, des moins connus aux plus illustres, ne respectent pas cette demande. Ainsi, à Londres et en Asie, voit-on apparaitre des bouteilles de 2019 grâce à un éparpillement logistique aussi efficace que la distribution des oeufs de Pâques !
Ceci m’amène à faire quelques précisions à destination de mes lecteurs. Les propos qui vont suivre n’engagent donc que moi et n’ont pas vocation à devenir un exemple ou un modus operandi, chacun organisant son travail comme il l’entend. Pour ma part, je refuse toutes propositions d’échantillons de la part des châteaux, domaines, oenologues ou laboratoires et je dégusterai les primeurs lorsque le confinement sera levé.
Cette décision se fonde sur l’essence même du métier de critique de vins qui trouve, pour moi, sa genèse dans la formidable formule de Raymond Baudouin lorsqu’il fonda la Revue du Vin de France : « défense du consommateur, défense de la qualité ». Défendre le consommateur, c’est avant tout faire son métier de critique, dont l’objectif n’est pas de critiquer pour critiquer mais d’avoir une vision synoptique et objective des évènements. Défendre la qualité, c’est mettre en avant les bonnes pratiques, les meilleurs vigneronnes et vignerons, les meilleurs vins et dénoncer les pratiques abusives, fallacieuses ou simplistes.
La dégustation des vins primeurs de Bordeaux entre totalement dans ce cadre. Ce double challenge impose une unité de temps et une unité de lieu. La jeunesse des vins, leur fragilité face à un environnement printanier mouvant, les faibles doses de soufre qui sont désormais la norme pour laisser libre place à des bouquets aromatiques de plus en plus élégants et la variabilité des futs, contraignent le critique sérieux à réaliser les dégustations dans une zone géographique et un laps de temps restreints et dans des conditions adaptées. Aussi est-il impossible d’expliquer à mes lecteurs que le jugement porté sur un vin dégusté au mois de mars ou avril est identique à un vin dégusté au mois de juillet, septembre ou à une autre date. A-t-on déjà vu un élève de CE2 jugé sur des critères d’étudiants ? Et je passe sur les conséquences qualitatives de l’envoi d’échantillons à l’autre bout de la planète puisque je suis basé près de Bordeaux.
Notre métier de critique se conçoit également dans un système global. Même si certains se comportent comme des arbitres des élégances, nous devons admettre notre appartenance à un système que nous pouvons parfois dénoncer, mais qui nous dépasse. Or, les mises en marchés auprès des consommateurs ne seront pas réalisées avant l’été, voire en fin d’année, voire même en 2021. De facto, notre respect du consommateur et de la qualité nous obligera à déguster à nouveau les vins tant ils auront évolué durant la phase d’élevage. Quel message vais-je envoyer à mes lecteurs en leur proposant une situation intermédiaire qui n’a ni intérêt ni réalité ? A-t-on déjà connu un critique de cinéma publier un article d’un film qui ne sortira jamais en salles ? L’attente de la fin du confinement et la mise sur le marché des vins primeurs me semblent donc être les présupposés basiques aux dégustations.
Je sais que de nombreuses propriétés ont besoin de ces notes et commentaires pour mener une campagne primeur en dehors des circuits habituels. Certaines, peu connues, n’ont pas les moyens financiers d’attendre plusieurs mois pour générer de la trésorerie et il est compréhensible qu’elles sollicitent les critiques du monde entier ; d’autres, plus individualistes, souhaitent s’affranchir des modes de commercialisation en place dans un moment qui ne semble pas opportun. Mais celles qui nous expliquaient, il y a quelque temps, qu’il était nécessaire de venir à la propriété, seul endroit capable d’assurer des conditions adéquates à l’exercice difficile des primeurs, semblent aujourd’hui avoir oublié les contraintes de la veille et feraient mieux de conserver un peu de constance au détriment d’une ambition financière, voire spéculative. J’espère qu’elles comprendront parfaitement que je base mon analyse sur la défense du consommateur ET sur la défense de la qualité. Deux conditions nécessaires pour garantir le niveau de confiance des consommateurs envers notre travail et surtout le maintenir, car au final, ce sont les consommateurs qui achètent les vins, ne l’oublions pas ! Plus que jamais, le jour d’après se pense aujourd’hui.

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