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Primeurs 2019 : vers un Bordeaux v.2 ou l’affirmation des terroirs.

« Le succès n’est pas final. L’échec n’est pas fatal. C’est le courage de continuer qui compte » Winston Churchill (phrase souvent attribuée).

Lorsque j’ai publié l’article « 2019 à Bordeaux : un millésime à plusieurs inconnues », je ne me doutais pas que ce millésime et cette campagne des primeurs allaient nous réserver autant de surprises et d’incertitudes. La crise sanitaire internationale a rebattu les cartes d’une organisation bien huilée. C’est donc avec près d’un mois de retard que nous avons dégusté les vins. Un mois particulièrement important qui a fortement impacté les dégustations. En effet, à cette époque les prises de bois sont moins imposantes, les bouquets sont plus aromatiques, les tanins plus intégrés et tout concourt à présenter des vins plus charmeurs, plus précis et surtout plus proches de ce qu’ils seront en bouteille. On ne déguste plus des vins tanniques mais on déguste des vins identitaires et délicats.

Dans sa construction, 2019 fut complexe. C’est un millésime très singulier, voire unique. De nombreuses inconnues se firent jour imposant aux vignerons une attention de tous les instants. Mais les marqueurs du millésime furent l’ensoleillement et la chaleur. Avec des mois de juin et juillet, chauds et secs, la peur s’est installée laissant penser que les vignes ne tiendraient pas face à des températures élevées et un temps très sec. Fort heureusement, des pluies salvatrices sont tombées sur la région (26/27 juillet, fin aout, début septembre) à des moments opportuns, évitant aux vignes de se mettre en blocage total et en relançant le processus de maturité, notamment en aout et septembre. Couplées à des nuits fraiches en aout, ces pluies ont permis aux raisins de garder la fraicheur, le fruit et surtout de pousser les maturités au plus juste en empêchant les baies de griller au soleil. Ainsi, les vignerons pouvaient picorer leurs raisins à la demande, à condition d’avoir réalisé une viticulture de haute couture et non une viticulture d’Europe de l’Est, à savoir :  conserver les feuilles faisant office de parasol pour les raisins les plus exposés, aérer les baies, travailler les sols…bref, réaliser un travail de vigneron.

Les dates de maturité ne furent pas simples à définir cette année, car les raisins n’avaient pas des gouts aussi prononcés qu’en 2018. Mais dès leur entrée dans les cuves, les premiers jus devenaient aromatiques et fruités, les couleurs s’extrayaient à merveille et surtout chaque parcelle de vigne gardait son identité et sa singularité. Très vite, les professionnels les plus consciencieux se sont aperçus de la nécessité de gérer cela avec douceur et parcimonie, sans trop forcer la nature et en évitant des extractions trop importantes. Alors, la magie a opéré. Les vins se sont révélés d’une grande précision, d’une pureté incroyable, d’une force énergisante et les fermentations malolactiques se sont déroulées sans aucun souci. Très vite les entonnages ont été effectués et la dégustation des vins primeurs s’est déroulée dans des conditions remarquables d’un point de vue organoleptique. Ainsi, les merlots sont d’une qualité rarement égalée dans l’histoire de Bordeaux, alliant fruit et tension, les cabernets francs sont remarquables mais moins aromatiques que l’année dernière, les cabernets-sauvignons droits et précis avec des tanins parfois un peu durs.
Pour ce millésime 2019, j’entends afficher mes convictions en matière de vins. 2019 est pour moi un millésime exceptionnel, singulier et particulier, qui récompense les efforts des meilleurs vignerons, des vinificateurs les plus sensibles, des professionnels les plus rigoureux. De par sa construction, les meilleurs terroirs se révèlent totalement et les vins n’ont jamais été aussi proches de leurs sols. La multiplication de notes importantes va surement faire sourire, mais je pense sincèrement que les vins sont d’une qualité inégalée à ce jour. Jamais ils n’ont été aussi frais et fruités, jamais ils n’ont possédé de tanins aussi intégrés, jamais ils n’ont eu autant de densité affirmée sans lourdeur et avec une structure acide formidable qui laisse croire à de la légèreté alors qu’il s’agit de tension et de droiture, jamais les vins de Bordeaux n’ont atteint un tel niveau. Les meilleurs d’entre eux sont brillants, tendus, éclatants et possèdent tout l’ADN de Bordeaux que nous avions peine à trouver dans les années 1990/2000. Bordeaux est de retour et les changements stylistiques s’affirment. C’est, je l’espère, la fin des vins boisés et denses, lourds et tanniques, sans âme et si loin de leurs terroirs.

 

La phrase souvent attribuée à Winston Churchill en exergue reprend ce sentiment. Bordeaux a chuté, est tombé bien bas, les consommateurs se sont désintéressés et se désintéressent encore de la région. Mais un échec n’est pas fatal, il y a toujours des énergies positives qui naissent et qui revitalisent l’ensemble. C’est le cas de certains quadras/quinquas bordelais qui apportent un nouveau souffle et ouvrent une nouvelle ère. Toutefois, le plus dur est devant eux. Ils devront avoir le courage de continuer, de maintenir cette viticulture de haute couture, ces vinifications privilégiant le fruit, la tension, les bouquets aromatiques et cette énergie vitale qui remet Bordeaux au centre du jeu. Ils devront continuer à appliquer leurs convictions dans des millésimes difficiles et nous pourrons durablement juger de tous les efforts accomplis. Alors, Bordeaux sera revenu définitivement dans le coeur des consommateurs pour le plus grand bonheur des vrais amateurs de vins !

Côté économie, on le sait, Bordeaux souffre. Les chais sont remplis de millésimes comme 2015, 2016, 2017 et bientôt 2018. Les prix étaient trop élevés et les marchés ne peuvent plus absorber autant de vins. Heureusement pour les consommateurs, les prix des 2019 baissent. Certes, ils engendrent de facto une baisse de la valorisation des stocks des millésimes précités. Mais pour les vrais amateurs, ceux qui achètent pour boire, 2019 est un terrain de jeu exceptionnel. Les prix sont tombés à des niveaux parfois plus bas que 2016 relançant Bordeaux dans le jeu. Certes, le millésime est hétérogène et il convient de trier un peu, mais je ne peux qu’inciter les consommateurs à acheter des vins du millésime 2019. La qualité est extraordinaire et les prix attractifs. Là aussi Bordeaux connait une mue. La spéculation a eu des effets dévastateurs : fuite des vrais consommateurs, arrogance sur les marchés, dépendance accrue vis-à-vis des fluctuations de marchés. En revenant à un niveau abordable, le prix des 2019 va privilégier une distribution de consommation, au détriment d’une distribution de spéculation et remettre Bordeaux au centre des préoccupations des acheteurs avisés. Un juste retour des choses en quelque sorte, tant d’un point de vue qualitatif, que commercial.

Réjouissons-nous et profitons-en !

 

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