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Le storytelling de Liber Pater

Loïc Pasquet, propriétaire et créateur de Liber Pater, ce vin qui se veut une déclamation des vins « comme autrefois », des vins originels et purs qui existaient avant le phylloxéra selon ses dires, connait ces derniers jours un succès médiatique d’envergure. La sortie de son millésime 2015, mis en vente à 30 000 € TTC la bouteille, est surement la genèse de tout cela. Mais à bien y regarder, au-delà du projet intrinsèque de Liber Pater qui est louable, n’est-on pas face à une forme de storytelling savamment orchestré par son propriétaire Loïc Pasquet ?

Dans un article du 12 juillet chez Côté Châteaux, le blog de Jean-Pierre Stahl, ce dernier affirme que son dernier-né, son millésime 2015, est une promesse à « gouter le vin fin, le vin originel de Bordeaux, ce que Bordeaux faisait de plus abouti avant le phylloxéra. » Son argumentaire, bien rodé il faut le reconnaitre, a pour but de valoriser sa production en insistant sur le fait qu’il produit des vins originels tels qu’ils existaient dans le Bordeaux de l’ère préphylloxérique. Et à la question du journaliste sur la définition d’un vin d’autrefois, il répond : « avec une bouteille de 2015, vous allez goûter le vin fin, le vin originel de Bordeaux, ce que Bordeaux faisait de plus abouti avant le phylloxéra. (…) Ce sont des vignes franches de pied. Pourquoi, j’ai replanté ma vigne franche de pied ? C’est pour retrouver ce gout oublié ; c’est typiquement sur l’anticlinal de Landiras, ce sont des cépages autochtones adaptés au lieu: le cabernet sur de la grave sèche et acide, le petit verdot sur les palus, sur les lieux humides, le tarnay sur de la grave, le castets sur de la grave argileuse, le saint macaire sur de l’argile…les anciens avaient compris qu’il fallait planter les cépages pour chaque lieu, il y avait un cadastre de cépages. Une fois que vous avez ça, à vous de faire l’assemblage et le vin fin. »
Sauf que la réalité n’est pas toujours aussi simple. Liber Pater 2015, produit à 500 bouteilles dont la moitié sont commercialisées, se réclame de l’appellation Graves. Or le cahier de charges de l’AOC Graves est très clair sur ce point, seuls 6 cépages sont autorisés, à savoir : cabernet-sauvignon, merlot, petit verdot, cabernet franc, malbec et carmenère. Tous les autres n’entrent pas dans le règlement de l’appellation et planter l’un d’eux, par exemple le tarnay ou le castets, équivaudrait à perdre le droit d’apposer l’appellation Graves sur l’étiquette. Selon nos informations, le syndicat des vins de Graves n’a pas connaissance d’une demande de Vin de France ou d’un encépagement inadéquat pour ce millésime. De facto, labellisé en AOC Graves et non en Vin de France, Liber Pater 2015 est constitué de cépages relatifs au cahier des charges n’incluant ni le tarnay, ni le castets, ni le saint macaire mais des cépages autorisés…comme tous les vignerons de l’appellation. Rien d’exceptionnel donc.

Autre interview, autre storytelling amusant. Dans un entretien au magazine Terre de Vins, Laura Bernaulte lui pose la question sur la justification d’un tel prix à laquelle il répond : « il y a seulement 250 bouteilles de cette cuvée à la vente et c’est la première fois qu’on est 100 % en franc de pied, donc sur un assemblage de cépages historiques de Bordeaux non greffés, comme la petite vidure, le petit verdot, le malbec principalement, pour l’assemblage de ce 2015 ». La petite vidure… Un cépage qui fleure bon l’ancien. Pour un vin d’autrefois, rien d’anormal. Sauf que la petite vidure est le nom local (notamment dans la région des Graves) usité pour le cabernet-sauvignon, un cépage traditionnel du Bordelais. Et que les cépages dits historiques, c’est-à-dire, petit verdot, malbec et donc cabernet-sauvignon peuvent être utilisés par l’ensemble des vignerons de l’appellation Graves voire dans tout le Bordelais. Autrement dit, rien de différent des petits copains vignerons à Bordeaux.
De même, si sa volonté de planter des vignes franches de pied, c’est-à-dire non greffées, pour retranscrire le gout du terroir semble honnête, là encore le discours est un peu limite. Il n’est pas le seul à planter des vignes non greffées pour exprimer au plus juste le terroir. Chaque région française connait des vignerons adoptant cette méthode. Elle n’est ni innovante, ni spécifique à Liber Pater. Encore une fois, l’argument qualitatif induit un comportement singulier alors qu’il n’en est rien.

Toujours chez Jean-Pierre Stahl, il affirme : « Il y en a de plus en plus (de vignerons – NDLR) qui ont planté des francs de pied, il faut les encourager, il y a quand même de très très grands terroirs à Bordeaux, et de très très grands vignerons, mais il faut leur donner les moyens de travailler, les cahiers des charges sont faits de telle façon qu’ils ne permettent pas au vigneron de faire exprimer son lieu. On fait de la typicité, mais c’est renier le terroir. » Sauf qu’en l’espèce, le cahier des charges de l’appellation Graves n’impose pas de vignes greffées et autorise, par absence d’interdiction, les vignes franches de pied. Là encore, les propos traduisent une pratique vertueuse alors que de nombreux vignerons peuvent faire de même et que certains le font bien avant lui.

Son plaidoyer sur l’adaptation des cépages au lieu est à nouveau affaire de storytelling. Loïc Pasquet affirme adapter son cépage en fonction du terroir : « les anciens avaient compris qu’il fallait planter les cépages pour chaque lieu, il y avait un cadastre de cépages ». Une bonne pratique viticole en quelque sorte qui sonne comme un retour au bon vieux temps. Sauf qu’aujourd’hui, à Bordeaux ou ailleurs, tout bon vigneron qui se respecte plante sa vigne avec la meilleure adéquation cépage/terroir. C’est une pratique très répandue et surtout utilisée depuis de très nombreuses années et qui n’a pas attendu l’émergence d’un vigneron comme Loïc Pasquet. Encore une pratique romancée.

Et quand l’on regarde la sémantique utilisée par le vigneron de Landiras pour parler des gourmets tasteurs, des lieux-dits ou des cépages, il suffit d’ouvrir un livre de Jacky Rigaux, antérieur au dernier qui prend comme sujet Loic Pasquet, pour s’apercevoir d’une reprise intégrale des propos de l’ami Jacky…sans jamais le citer !

 

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Loïc Pasquet

Pour vendre une bouteille à 30 000 €, on le sait, la communication doit être parfois romanesque. En faisant croire que le vin est élaboré à partir de cépages « anciens », alors que son 2015 est produit avec les mêmes cépages que les vignerons de l’AOC Graves, en utilisant un synonyme de l’un des cépages les plus répandus à Bordeaux, en instillant dans l’esprit du consommateur que Liber Pater est vertueux alors qu’il emploie les mêmes techniques que beaucoup d’autres, Loïc Pasquet nous montre, pour qui veut bien le voir, que son histoire n’est en fait qu’un formidable récit représentatif de notre époque. Le projet est louable, certes. Mais utiliser un discours circonstancié en s’auto proclamant vigneron inventif et vertueux et en dénigrant le travail des autres ne lui sied guère. D’autant que ce dernier est toujours à la limite de la véracité. A bien y regarder, jamais il n’affirme de fausses vérités, jamais il n’affirme avoir mis des cépages anciens dans son 2015, jamais il ne dit que la petite vidure n’est pas du cabernet-sauvignon, jamais il ne retranscrit des propos qui pourraient lui valoir condamnation. Mais il laisse le doute s’installer pour que l’interprétation soit en sa faveur. C’est pernicieux.

Sans prendre position sur le prix ou sur la qualité des vins de Liber Pater, sans prendre position sur l’homme et le vigneron, sans prendre position sur les différentes affaires juridiques, que chacun sera libre d’apprécier, force est de constater que le scénario romancé de Liber Pater introduit le doute dans l’esprit du consommateur et pose les limites d’une pratique décevante pour quelqu’un qui a, soit disant, des choses à dire et se permet de donner des leçons à tout le monde.

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